Paris sera-t-il toujours Paris ? Patrimoine, tourisme et usage.


Nous sommes en 2018. Après avoir été se prélasser au bord de la piscine Molitor à 180 € la journée, Jeff et Kristen, un couple de touristes américains aisés, se dirigent pour dîner au restaurant cinq étoiles situé au dernier étage de ce qui fut la Samaritaine. Le repas avalé, ils rentreront dans leur hôtel, toujours cinq étoiles, qui vient d’ouvrir dans l’ancienne poste du Louvre. En marchant le long des quais, ils ont croisé Esteban et Ines, un jeune couple espagnol qui vient de jeter la clé d’un cadenas d’amour accroché aux garde-corps du pont des Arts. Leur petit week-end low-cost en amoureux ne leur pas coûté trop cher, un avion Easy Jet et deux nuits réservés grâce au site AirBnB. Au même moment, une bande de potes australiens se saoulent dans les bars parisiens avant de rentrer à l’auberge géante qui vient d’ouvrir près du canal Saint-Martin.

Ces trois situations fictives  soulèvent nombre de problèmes rencontrés aujourd’hui dans la capitale, notamment la place des résidences touristiques, la massification touristique, l’atteinte au patrimoine et la place des Parisiens à Paris.

Revenons en 2014.

En mai dernier (2014), après  l’annulation du permis de construire de la Samaritaine obtenue à la suite du recours déposé par la Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France (SPPEF), les défenseurs progressistes de la modernité avaient crié au scandale estimant qu’il était inacceptable de refuser cette œuvre majeure des architectes stars japonais SANAA. L’ancien ministre de la culture, Jean-Jacques Aillagon allant même jusqu’à tweeter : « #Samaritaine : Le tribunal adm. annule le permis de construire de #Sanaa sur des considérations esthétiques. De quel droit ? Pauvre France ! ». Sans revenir sur la décision de justice qui ne qui ne se prononce pas sur des considérations esthétiques, il est intéressant de regarder  les propos qui revenaient le plus souvent suite à ce jugement. Il y a deux types de réactions : 1/ Les tribunaux et la SPPEF allaient transformer Paris en ville-musée dans laquelle il serait désormais impossible de construire de l’architecture contemporaine. 2/ Certains estimaient que s’il y avait eu de telles associations par le passé, jamais  il n’aurait été possible de construire la Tour Eiffel et la pyramide du Louvre. Cette dernière réaction est inappropriée  car, d’une part, la Tour Eiffel a été construite pour une exposition universelle et surtout elle devait être détruite. Elle fut conservée malgré de nombreux détracteurs dont Guy de Maupassant qui aimait déjeuner au restaurant de la Tour Eiffel car « c’est le seul endroit où je ne la vois pas ». Et d’autre part la pyramide du Louvre s’inscrivait dans une politique culturelle de grands travaux (Grandes opérations d’architecture et d’urbanisme) et non comme la Samaritaine, à des fins commerciales, financières et résidentielles.

La piscine Molitor participe du même écueil. Outre le montage financier et le prix exorbitant, la « reconstruction » de la piscine est une imposture patrimoniale. Le bâtiment original de Lucien Pollet, architecte, a été rasé intégralement, seul un mur de façade a été conservé. L’image de Google Earth prise pendant les travaux montre les ombres projetées de la façade principale restée seule debout comme un décor de cinéma en carton. Le bâtiment a été entièrement reconstruit, surélevé (pour accueillir un hôtel), modifié, interprété, pastiché. C’est la négation de l’architecture et du patrimoine. Lors de l’inauguration, la presse nationale idiote a récité aveuglément le communiqué de presse de l’établissement : « les balcons ont été sauvés, moulés, puis refaits à l’identique, les cabines de douches sont conservées… ». Alors que tout est faux. C’est à se demander quel est l’intérêt d’avoir classé cette piscine à l’inventaire du patrimoine et des monuments historiques si l’argent peut tout acheter, tout raser, tout reconstruire.

Et ce n’est pas terminé. Après la piscine Molitor et la Samaritaine, suite à un concours international, la poste centrale du Louvre va elle aussi subir un affront patrimonial et une forme de privatisation à des fins commerciales et résidentielles. L’historien de l’architecture Jean-François Cabestan estime que le projet, remporté par l’architecte de la Grande bibliothèque Dominique Perrault, met en péril l’existence des grandes nefs métalliques qui structurent l’intérieur. Si les plus radicaux défenseurs du patrimoine aiment à citer John Ruskin « La conservation des monuments du passé n’est pas une simple question de convenance ou de sentiment. Nous n’avons pas le droit d’y toucher. Ils ne nous appartiennent pas. » l’approche de Jean-François Casteban n’est pas radicale. Dans une interview au Parisien en novembre 2013, il déclarait : « Parmi les cinq finalistes du concours d’architectes, deux propositions étaient beaucoup respectueuses de l’édifice. ». Ce que ne soulève pas l’historien de l’architecture, c’est encore une fois que la transformation (saccage) n’est rendue possible que part le choix programmatique, à savoir un hôtel de luxe.

La première conclusion de  cela est que les règlements urbanistiques et patrimoniaux ne servent à rien. On peut s’asseoir dessus en rasant un bâtiment classé, en le défigurant. Les défenseurs absolus de la modernité s’offusquent dès lors que l’on s’oppose à tel ou tel projet au nom du patrimoine, leur crainte étant de ne pas faire de Paris une ville musée, comme si le musée était quelque de chose de sale. Un musée, c’est vivant bien au contraire. A l’inverse, Paris se transforme en ville hôtel, à l’instar des trois exemples cités, le patrimoine parisien est offert sur un plateau à toujours d’investisseurs privés pour le transformer en «suite avec vue ». La question qui se pose alors est subtile. Ces établissements, bien qu’appartenant au patrimoine populaire parisien, sont pour la plupart des espaces privés et les propriétaires sont donc en droit d’y faire ce qu’ils veulent. Dès lors, comment la mairie de Paris peut-elle empêcher la transformation de sa ville, non pas en ville-musée, mais en ville-hôtel ?

Quand ce ne sont pas les investisseurs qui transforment Paris en hôtel ou en auberge de jeunesse, ce sont les particuliers qui s’en chargent. En effet, il est bien plus rentable et plus sûr pour un propriétaire de louer son appartement via AirBnB qu’à un particulier ou à un étudiant souhaitant vivre à Paris. Ces solutions (AirBnB) pourtant intéressantes de prime abord sont détournées de leur sens premier réduisant les logements disponibles pour ceux qui souhatitent s’installer dans la capitale.

Cette triple orientation – bâtiment historique transformé partiellement en hôtel, appartement dont l’usage n’est plus destiné qu’aux touristes, multiplication des chantiers d’auberges de jeunesse – transforme peu à peu Paris en ville touristique qui exclut ses habitants à l’instar de Venise où plus personne n’habite. Même, s’il ne viendrait à personne l’idée de « jeter des pierres sur les touristes » comme le réclamaient les situationnistes, il conviendrait néanmoins de se poser la question de l’avenir de la capitale sachant que le nombre de touristes va continuer de croître dans les années qui viennent. Il  n’est déjà désormais plus possible de voir La Joconde sans être importuné par des centaines de touristes se prenant en selfie devant le tableau.

Alors même que Anne Hidalgo, maire de Paris, souhaite contraindre à son maximum l’étendue des pouvoirs de la commission du Vieux Paris pour mieux contrôler ce que l’on va faire du patrimoine parisien et ainsi empêcher les recours à des permis de démolir ou de constuire, nous assistons au même moment au « tout participatif ». Fini les experts, vive les citoyens ! En effet, la modification du Plan local d’urbanisme, qui définira la politique urbaine des prochaines années à Paris, est confiée dans un premier temps aux citoyens alors même que les enjeux sont d’une rare complexité notamment à cause des raisons citées plus haut. Comment, alors que les enjeux sont énormes, peut-on imaginer que la gestion de millions de nouveaux touristes (transport, hébergement, restauration) dans les années à venir puisse être analysée, pensée, projetée par des gens qui s’intéressent d’abord à la question de savoir si le trottoir en bas de chez eux sera élargi ou non ?  Sauf à considérer que la situation actuelle est acceptable et que le triptyque des cars chinois (visite de Paris en car avec photo devant la Joconde et/ou la Tour Eiffel, déjeuner chez Chartier et demi-journée de course aux Galeries Lafayette) est l’avenir du tourisme à Paris : un tourisme de zapping, qui certes doit rapporter beaucoup d’argent, mais qui ne donne sûrement pas une grande image de la capitale. C’est sûrement la différence fondamentale entre le voyage et le tourisme que Philippe Muray dans Festivus festivus, conversations avec Elisabeth Lévy résume assez bien :

«  Le siècle qui commence, et l’Empire qui le domine, ne se connaissent pas d’autre devoir que de transformer le monde en un espace de libre circulation pour cet individu qui incarne au plus haut point le marché universel : le touriste. Le touriste en rotation perpétuelle, dévastatrice et absurde, dans des espaces sans obstacles (sans populations réfractaires) où ne demeureront plus, comme seuls témoignages de la négativité et de la singularité disparues, que les monuments du passé (mais ces anomalies, devenues patrimoine de la néo-humanité, seront heureusement plastifiées). Nous en sommes déjà là à peu près partout ; et, de ce point de vue, toutes les ténébreuses entreprises festives que j’ai si abondamment commentées ces dernières années ne sont que la face modeste et quotidienne, mais essentielle aussi, de la guerre du Bien livrée avec plus d’ampleur sur tant de continents. Il s’agit de la plus vaste épuration jamais entreprise. Le tourisme est un flicage absolu et planétaire. Il est même bien plus efficace que toutes les techniques de fichage et de contrôle par vidéosurveillance, identifications biométriques, etc., que l’on puisse imaginer. Ici maintien de l’ordre. Beaucoup plus encore que le pétrole dont les médiatiques aiment tant parler parce que c’est ce qu’on leur montre et qu’ils regardent toujours le doigt, il est l’ultima ratio de l’Empire. Il faut bien se mettre dans la tête que, par-delà toutes les autres considérations politiques, économiques, écologiques, passionnelles et géopolitiques, le tourisme est le destin de l’humanité. Personne ne l’a encore compris. Et cependant tout le monde travaille dans cette direction. Et nul n’y échappe. »

Cet article a été initialement publié dans « Humanisme » n°306 (février 2015), p. 47-51.

5 réflexions sur “Paris sera-t-il toujours Paris ? Patrimoine, tourisme et usage.

  1. Très bonne analyse de la situation que je partage totalement !

    Les apôtres de la modernité, souvent incultes, toujours obnubilés par le profit à court terme, voient dans Paris une poule aux œufs d’or que seules les règles élémentaires de la décences vis-à-vis du patrimoine et de l’histoire empêchent de plumer définitivement.

    Sur l’idée de « ville-musée », j’avais d’ailleurs commis il y a quelques mois un petit billet qui me semble aller dans le même sens que le vôtre : « Paris, une « ville-musée » ? Et pourquoi pas ? » (https://cincivox.wordpress.com/2014/12/22/paris-une-ville-musee-et-pourquoi-pas/ ).
    Ceux qui utilisent cette expression de manière péjorative n’ont sans doute jamais mis les pieds dans un musée et ne prouvent là que leur bêtise crasse.

    Cincinnatus
    https://cincivox.wordpress.com/

  2. Tout à fait d’accord également ;
    Sans faire de pub et pour partager ton article, nous aussi nous nous sommes fait la même remarque à travers notre projet dystopique « Paris sous Cloche » où les rues, les plus affluentes, se transformeraient en « passage » commercial couvert, petit clin d’œil à Walter Benjamin ( Paris, capitale du XIXème siècle, le Livre des Passages ). Effectivement fini les programmes « Hasbeen » tel que le nouveau centre commercial des Halles quand Paris devient lui même, avec ses rues, un grand centre commercial.
    Ah ces fameux « Passages » d’antan que l’on revisite ici à l’échelle du Grand Paris, bref on se fait plaisir avec ce « Pari nostalgique »..vous entendez, dans le fond, la musique d’un quartet dixieland infatigable de Saint Germain ? et les touristes en train de se dire « Ah Que Bella La Parigi !.. »

    lien sur le projet :
    http://abf-lab.fr/projets/paris-sous-cloche

    Bon appétit
    ABF-lab

  3. Très riche analyse. Je vous cite: « multiplication des chantiers d’auberges de jeunesse ». Avez vous une source d’information sur Paris ou en région francilienne, svp? En effet, en relisant les derniers rapports du comité départemental du tourisme du Val-de-Marne, je constate entre 2003 et 2011 la chute de l’hôtellerie 2 étoiles de 50 à 36 % du parc hôtelier et la légère montée de l’hôtellerie 3 étoiles de 25 à 30% du parc. Il n’est pas fait mention des auberges de jeunesse.
    JB

  4. Pas d’accord ! Les gens ne sont pas si conservateurs mais ce qui se construit aujourd’hui est très rarement esthétique … Quand on voit les magnifiques immeubles parisiens détruits pour mettre à la place des immeubles modernes sans cachet, triste, sans décoration … ça fait mal au coeur ! Si l’on continu comme cela, Paris, excepté le centre, ressemblera dans quelques décennies à n’apporte quelle banlieue …

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