L’armoire à plans, fable industrielle et bureaucratique.


Olivier  Dufau  a exercé  pendant quarante-deux ans  le métier d’architecte. Il a aussi longtemps enseigné  le projet d’architecture dans ses rapports réciproques avec la construction. En 2009, il publie dans la revue Le Débat, un article intitulé « L’armoire à plans, fable industrielle et bureaucratique ». Faisant suite à mon storify sur le BIM, j’ai été invité par des amis à lire cet article. J’ai trouvé dans les mots et l’humour d’Olivier Dufau, un écho que je me devais de vous faire partager. J’ai donc demander à l’auteur son autorisation pour reproduire son article. Voici sa réponse :

Monsieur,

En ce qui me concerne le document ayant été publié il est public et donc reproductible par tous, je ne vois pas pourquoi Gallimard (Le Débat) s’opposerait à sa diffusion, s’il refuse dîtes le moi. Je suis contre toute propriété artistique, vaste fumisterie et je suis cohérent. Pour moi les idées et les formes appartiennent à tout le monde ou plutôt à ceux qui savent s’en servir.

J’ai d’autres documents inachevés sur le BIM  qui sonnent le glas définitif du métier d’architecte. Je les finirai un jour ! Ce genre de textes n’est compréhensible que par ceux qui ne sont pas architectes.

Laissons les architectes se suicider dans leur ghetto professionnel.

Pour me résumer, vous pouvez faire ce que vous voulez avec mon texte si vous le gardez en entier car il a sa cohérence interne.

Olivier Dufau

Bonne lecture.

C’est un dispositif numérique singulier. Il n’a aucune consistance physique, aucun espace défini et une durée de vie limitée. Il apparaît au début du projet architectural et disparaît à la livraison de l’édifice sans laisser de traces. Il est doté de pouvoirs magiques: plein de mystères, il transforme le néant en substance. Ce dispositif doit permettre de concevoir puis de fabriquer les plus vastes bâtiments. La conception de l’édifice est élaborée par de multiples acteurs spécialisés, les liens entre eux passant nécessairement par ce dispositif abstrait et virtuel: l’armoire à plans numérisés.

La description d’un dispositif virtuel nécessite d’avoir recours à de très nombreuses métaphores pour tenter d’en approcher la substance et d’en illustrer le fonctionnement. Imaginons donc une sombre armoire composée de très nombreux tiroirs superposés et fermant à clef, certains de ces tiroirs restant invisibles les uns par rapport aux autres. Elle aurait l’aspect d’un meuble, d’un secrétaire Louis XIII, dissimulant dans ses doubles fonds certaines informations discrètes. L’accès à chaque tiroir se fait par des serrures et des clefs numériques. La distribution des clefs est organisée selon un organigramme fortement hiérarchisé tenu secret par le Maître de l’armoire. Presque tous les acteurs ignorent qui il est vraiment: ils ne connaissent que l’adresse électronique et le numéro d’accès  de leurs tiroirs.

La raison d’être de l’armoire comme de toutes les armoires est d’être sûre et bien remplie. Les tiroirs contiennent des informations spécialisées et des prescriptions de matériels destinés à bâtir l’édifice. L’édifice est conçu comme l’addition de tous les matériels entreposés dans les tiroirs de l’armoire. Chaque tiroir porte un nom de couche (layer en anglais, calque en français), avec un numéro d’identification à douze caractères ou plus. Des clefs de tri et des filtres permettent de les assembler à volonté. Au fur et à mesure de l’avancement du projet, les couches vont se déposer les unes sur les autres, comme des sédiments qui constitueront autant de tiroirs d’une armoire sans plafond.

Conception

La première couche représente le relevé du terrain établi par un arpenteur qui définira l’étendue, la forme et l’altitude du site destiné à recevoir l’édifice. Les couches suivantes ont trait aux dimensions et aux positions des réseaux publics présents et prévisibles au périmètre du terrain. L’architecte ajoute ensuite quelques couches pour figurer les contraintes législatives, fiscales ou réglementaires établies par l’État et la commune, lesquelles définissent les limites du volume capable de l’édifice et son contexte réglementaire. Le projet architectural consistera en quelques nouvelles couches de son invention, qui décriront les plans des niveaux, les altitudes de ces niveaux et leurs enveloppes pour les soumettre à l’approbation de multiples administrations de contrôle.

À ce stade du projet,  l’armoire comporte déjà plusieurs dizaines de tiroirs. Deux passe-partout, celui du client et celui de l’architecte, ouvrent la totalité des tiroirs. Si les administrations approuvent le projet et si la direction financière du client semble avoir les moyens de le poursuivre, l’armoire évolue vers un niveau de plus grande complexité. L’architecte étant trop pauvre pour en assurer la garde et l’entretien, elle passe sous le contrôle du client ou d’un condottiere portant le nom de «maître d’ouvrage délégué». Celui-ci gère la distribution des nouveaux tiroirs et surtout de leurs clefs au mieux de ce qu’il pense être ses intérêts dans l’opération.

L’accès à chaque couche de l’armoire est hiérarchisé. Le contrôle  d’accès est soumis à un ordre compliqué, organisé sur les bases de l’émiettement des savoirs techniques et réglementaires et de la dilution des pouvoirs et des responsabilités de chaque intervenant. Chaque expert accède à ses couches particulières. Seules les couches de l’architecte restent une partie commune en accès libre pour tous.

À ce stade de la conception du projet, je dois avoir recours à nouveau à une métaphore. Chaque couche nouvelle aura l’aspect d’un tiroir de pharmacien, très profond et bourré de produits brevetés à forte valeur ajoutée, fournis par l’industrie spécialisée. Afin d’établir le dossier de consultation des entreprises, le délégué du client et l’architecte vont choisir ensemble ou séparément des spécialistes en plusieurs domaines. À chacun d’eux sera attribué un groupe  de tiroirs dédiés qu’il remplira. Chaque spécialiste technique est rémunéré au prorata de la valeur du contenu de ses tiroirs: s’il est rationnel, il remplira son tiroir d’un grand nombre de produits coûteux et parfois inutiles. Toutefois, son statut  d’«expert» lui accordant une impunité sans contrôle, ses tiroirs se trouvent rapidement submergés de toutes sortes de techniques nouvelles, de matériaux inn ovants et de prescriptions dispendieuses qui montrent qu’il a atteint le sommet de son art.

Ce bureau d’études est souvent la propriété discrète d’une entreprise à laquelle il doit rendre des comptes. Il n’est pas rare qu’il soit le cheval de Troie des entreprises d’exécution dans la conception. La maîtrise d’ouvrage, généralement pas dupe, limitera ses possibilités d’accès à l’ensemble du dossier de conception, mais il est tout de même du bon côté des informations confidentielles.

Les marchandises avancent masquées sous le nom générique de «blocs», qui sont directement fournis par l’industrie et le commerce des fournitures du bâtiment. Il suffit d’«insérer» ou de «copier-coller» sur les sites Internet des fabricants pour remplir les tiroirs en un temps record. Quand chaque expert et chaque spécialiste ont rempli leur mission, l’armoire contient plusieurs centaines de tiroirs pleins de milliers de produits «innovants» et brevetés.

Le processus est devenu très opaque: plus personne n’a une vision complète  et unitaire de l’ensemble du projet d’édifice qui est désormais une «boîte noire» contenant toutes sortes de marchandises invisibles qui s’ignorent mutuellement. Magie de la technologie, le décompte automatique des blocs fournit le métré quantitatif des ouvrages, et le scannage de la documentation publicitaire établit le devis descriptif: le lissage de la présentation est à la portée de n’importe quel étudiant stagiaire d’une école de graphisme et, en quelques clics de souris, l’affaire est dans le sac. À ce stade, plus personne ne connaît de façon exhaustive le contenu des tiroirs ni le secret de leur valeur. L’armoire a acquis son autonomie, le mystère peut s’accomplir.

Quand les spécialistes considèrent que leurs tiroirs sont pleins, le client procède à la consultation des quelques entreprises parfois amicales qui, chacune dans son domaine, dominent sans réplique tout leur secteur du bâtiment. Il leur donne accès aux tiroirs qui les concernent, et plus si affinité. Leurs services spécialisés lancent les logiciels de lecture automatique des blocs par couches, et les devis quantitatifs et estimatifs sont établis en un instant.

L’oligopole décide du montant sous lequel il ne faut pas descendre pour établir les «coefficients de correction» des prix unitaires et désigne secrètement, lors d’un tour de table, le gagnant du lot parmi ses membres. Un logiciel interne fera la mise en pages des offres pour leur donner une apparence de concurrence. Les services de défense de ladite concurrence mettront plus de dix ans à découvrir le pot aux roses, et comme il y a prescription au bout de dix ans…

Le client reçoit chaque offre sous enveloppe cachetée. Lors d’une réunion solennelle, il ouvre les enveloppes et fait l’addition des offres «moins-disantes» pour découvrir qu’elle dépasse largement les estimations de l’édifice qu’avait données chaque concepteur à l’origine.

Après une période convenue de perplexité sur le sens de ces dépassements, le maître de l’ouvrage, non sans avoir arbitré la part revenant à chaque spécialité, donne l’ordre impératif de vider  l’armoire  en  «déshabillant» le projet. Les entreprises qui connaissent le prix «révisé» du moins-disant «désigné»  procèdent à des «variantes», qui doivent atteindre le prix «souhaité» par le client. Cette tragi-comédie soumet le projet à une telle tempête de «variantes» que personne ne contrôle plus le peu de cohérence qui lui reste, les prestations des lots spécialisés devenant, de surcroît, incompatibles les unes avec les autres.

Construction

Le naufrage consommé, il ne reste plus qu’à bâtir l’épave. La chute de qualité de l’édifice est vertigineuse. L’addition des «nouveaux»  prix des produits de substitution est acceptée par la direction financière du client. Le projet est en lambeaux, mais tout le monde fait semblant de ne pas le savoir. Les concepteurs spécialisés sont apparemment attristés  d’avoir vu fondre leur part potentielle d’honoraires, mais peu leur importe: ils savent que leur combat continue. Pour ne plus perdre de temps, le client commande les travaux de gros œuvre (structure), lesquels commencent sans que les autres entreprises spécialisées aient été désignées. C’est l’instant attendu par tous les vieux renards du bâtiment, ce  moment divin  où  l’«irréversible» étant acquis, ils vont pouvoir commettre l’«irréparable».

C’est aussi le moment où l’organisme qui finance le projet décide d’accélérer le plan de carrière du responsable du projet en le remplaçant. Le remplaçant – respectueux du vieux principe bureaucratique: «mon  prédécesseur est un incapable, mon successeur est un arriviste» – décide de fournir aux concepteurs un nouveau «programme définitif», qui entraîne d’innombrables modifications du projet d’origine, avec instruction de ne modifier ni la structure en cours de coulage ni le budget des entreprises techniques en cours de désignation. C’est bien sûr impossible, mais en bureaucratie on peut nier la réalité, même face à un édifice en cours de construction. La variable d’ajustement aux inexorables travaux supplémentaires se fera plus tard sur les lots de finitions et de second œuvre, qui seront sacrifiés sur l’autel du «budget d’origine», au mépris le plus cynique des futurs usagers de l’édifice.

Les entreprises techniques sont enfin choisies. Tout le contenu de l’armoire à plans est obsolète, toute son organisation est à refaire. Il faut ici noter qu’une des propriétés du dessin sur ordinateur est d’offrir, comme le traitement de texte, une faible résistance aux modifications. Cette propriété est la porte ouverte aux changements incessants et aux caprices du client. Comme les honoraires des  concepteurs ne sont pas calculés pour leur permettre de refaire tout leur travail, les entreprises désignées sont chargées de remplir de nouveau les tiroirs de l’armoire sous le «contrôle» bénévole des concepteurs.

Chacun peut imaginer l’enthousiasme et la rigueur des protagonistes! La tragi-comédie des substitutions de marchandises devient  alors franchement cynique: seul l’intérêt domine le monde.

Les «couches» de l’entreprise de gros œuvre (structure) se substituent à celles de l’architecte, qui tente désespérément d’adapter le «nouveau programme définitif» au projet déjà autorisé par l’administration. Comme il ne peut y arriver, il dépose  en mairie des trains  d’avenants  à la première autorisation de construire. Les entreprises techniques ayant enfin reçu leurs commandes, leurs bureaux des achats commencent la longue consultation des fournisseurs pour se procurer des produits «similaires ou analogues» à ceux du marché conclu, les moins chers sur le marché mondial. C’est avec ces produits de substitution qu’ils remplissent les tiroirs de l’armoire à plans, le bas de gamme et le provisoire se substituant aux «bijoux» du progrès et de l’innovation technologique.

L’armoire à plans ressemble alors plus à une gondole de promotion d’un salon du bâtiment qu’à un projet d’édifice cohérent, destiné à servir des objectifs rationnels et intelligibles. Des produits exotiques fabriqués aux antipodes et fournis par des entreprises sous-traitantes éphémères vont fleurir à chaque étage du futur édifice. La modélisation numérique à outrance peut enfin porter ses fruits empoisonnés.

Le gros œuvre est terminé. Les étages de la structure en béton  armé  se substituent aux tiroirs de l’armoire à plans pour devenir les étagères réelles de la gondole à composants industriels. Des produits certifiés à durée de péremption d’un à deux ans, livrés directement de l’usine au chantier, sont posés par des ouvriers «installateurs en kit», selon la notice de pose fournie en quatorze langues, ce qui n’est pas de trop pour des intérimaires polyglottes privés d’encadrement. Le bâtiment se remplit  d’objets de pacotille et de «verroteries». Le chantier devient un immense bricolage; les produits industriels ne supportent aucune tolérance de pose, aucun ajustement au site: le façonnage sur place est un souvenir, la vis a chassé le clou, le clip a chassé la vis, la colle a chassé le clip, et vive la mousse expansive! Le site ne pouvant s’adapter  à ce processus industriel, chaque marchandise est juxtaposée à sa voisine. L’édifice devient un gigantesque collage exécuté au cours d’un pugilat de coqs de combat: une œuvre d’art résolument  moderne digne d’être immédiatement publiée…

 Maintenance

La suite ne sera pas triste pour les humoristes avertis. Dès l’inauguration, une bonne partie du matériel posé se désagrège ou tombe en panne avant même sa date de péremption d’un, de deux ou dix ans (zéro défaut!). Les services après-vente sont aussi exotiques que les produits sont éphémères (zéro panne!). Les stocks sont inexistants (zéro stock!), les temps de remplacement vertigineux (zéro délai!), quand il ne faut pas avoir recours immédiatement à des produits de substitution médiocres  obtenus à prix d’or (zéro économie!). Le budget  d’entretien explose et dépasse dans certains cas le revenu éventuel de l’immeuble (zéro amortissement!). Cela fait l’admiration des adeptes des zéros du processus de production de Toyota! Aucune des prévisions des coûts de gestion n’est remplie.  Les «vautours»  de la maintenance flairent la bonne affaire «durable».

La «mutation» du secteur du bâtiment peut se développer: elle offre aux «majors» le marché opaque et sans fond de la maintenance permanente. La presse pratique la loi du silence: elle ne peut pas dénoncer un responsable invisible parce que systémique. Seuls les usagers se plaindront dans le vide virtuel d’un entretien sans fin avec des machines téléphoniques les menant vers les impasses exotiques des services après-vente.

Comment s’étonner, dès lors, de voir fleurir toutes ces épaves architecturales et urbaines, toutes neuves, échouées sous des filets à Paris et dans sa région, qui ne sont que les parties visibles de l’immense naufrage du bâtiment? Comment comprendre que des immeubles flambant neufs ont été évacués, pendant plusieurs mois, de tous leurs habitants, un an après leur réception, pour être confortés? Comment ne pas s’insurger de voir des bâtiments destinés au public être complètement rasés immédiatement après leur inauguration? Ne parlons même pas d’un Premier ministre échappant de peu, lors d’une visite protocolaire, à la chute d’objets contondants ni de parlementaires menacés, tel Damoclès, par des plafonds suspendus! Lors de la tempête de décembre 1999, l’importance des dégâts infligés aux lycées de la région Île-de-France était inversement proportionnelle à leur âge. Voilà plus de trente ans que dure la lente dégradation des conditions d’existence dans un silence assourdissant.

L’opacité du voile s’est sans cesse améliorée au rythme de l’innovation de la virtualité technologique qui a pu mettre l’incompétence imprévisible de décideurs à toutes  les commandes sans nuire aux intérêts des acteurs les plus industriels. Le résultat est totalement inconséquent car il ne correspond plus aux objectifs affichés au départ. Jeu de rôle parfait: tout en maintenant l’apparence de comportements rationnels et soumis, chacun joue à la perfection sa partie de sous-traitant, s’adaptant comme il peut aux objectifs déclarés des propriétaires de l’armoire devenue incontrôlable.

Le passage du projet dans la «boîte noire» de ce mode de conception assistée par ordinateur, partagée collectivement dans une armoire à plans numérisés, est le tour de magie qui change l’or en plomb. L’architecte, ce clochard à lavallière et béret de velours virtuels, est désormais chargé de réaliser l’emballage du désastre avec l’aide d’un paysagiste qui le coloriera dans le vert à la mode.  Quelques finitions appauvries  et rudimentaires, dont le budget a été constamment rogné depuis l’explosion des travaux supplémentaires provoquée par les incompatibilités réciproques des objets techniques, feront l’affaire. Il se réfugie dans l’idéologie du «minimalisme» (à la française) pour justifier sa création de misère. Résidu archaïque d’un métier qui a disparu, dans un dernier sursaut dérisoire d’arrogance artistique, l’architecte revendique la paternité du tout : le droit au copyright sur les tiroirs, le droit de propriété intellectuelle du désastre, le droit à l’image et à ses dérivés et le droit moral au respect de l’«œuvre» jusqu’à la troisième génération…

L’armoire à plans l’a dominé depuis le début alors qu’elle n’était que l’extension graphique d’un logiciel de promotion de produits qui lui étaient énigmatiques. Elle disparaît (zéro papier!) à la fin de l’édification sans laisser trop de traces, le laissant dépourvu de tout, si ce n’est de multiples procès sans fin. Il se croyait le créateur démiurgique d’un monde nouveau et du bonheur social ; berné, il ne sera que le seul bouc émissaire traçable (ISO 900X)  de ce désastre bâti sur l’irresponsabilité bureaucratique assistée (ou compliquée) par ordinateur.

 Morale

Ce mode contraint de conception des édifices par dépôts d’objets indifférents les uns aux autres sur une couche neutre, le plan, n’est pas sans conséquences pour l’espace obtenu et ressenti. Il élimine toute recherche d’un espace unitaire, intégrant par un façonnage spécifique de toutes les contraintes (le dessin conventionnel constructif, par exemple) les éléments contradictoires du programme. Toutes les possibilités d’harmonie, de sérénité, d’équilibre et de force sont anéanties par ce mode  additif  de projet  architectural. Toute idée de composition architecturale ou urbaine devient définitivement impossible  au profit de la juxtaposition de fragments interchangeables, destinés à vieillir ensemble sous la forme de miettes irréconciliables. Nous obtenons le chaos formel partout observé dans nos villes «nouvelles», dans nos quartiers. Nos bâtiments sont condamnés à l’obsolescence programmée par l’innovation  technique. Depuis cinquante ans, nous produisons ces espaces de déréliction d’objets abstraits en déshérence.

Les dépenses de «recherches architecturales et urbaines» peuvent être supprimées. L’activité de l’architecte s’est réduite à la présélection sur catalogue de produits nouveaux à déposer sur une trame constructive limitée. Cela remplace toute  idée d’étude  de l’espace par le dessin, armée de savoirs disciplinaires (doctrine, histoire, géométrie, composition, distribution, construction). Malgré l’échec de l’industrialisation lourde du bâtiment (1955-1975), les fournisseurs de matériaux sont parvenus à ramener la conception du bâtiment à une simple copie de catalogues de fournitures «innovantes», dont l’architecte, devenu «maréchal des logis fourrier», n’a plus qu’à établir la longue nomenclature de produits interchangeables. Nous sommes réduits à vivre dans une architecture de bureau des achats ou de service des approvisionnements techniques.

L’État, responsable de tout l’enseignement de l’architecture dans ce pays, a parfaitement anticipé cette évolution de la profession d’archi tecte en dissolvant, depuis les années 1980 (réformes Duport et suivantes) jusqu’au coup de grâce de 2005, ces enseignements de base du métier d’architecte que sont le dessin, la géométrie dans l’espace, la construction, le projet d’édifice, au profit de savoir-faire gesticulatoires et baratinants. La formation au «métier» d’architecte  n’est même  plus un vague souvenir pour les étudiants sortant des écoles: le métier s’est transformé en une simple activité de voyageur représentant placier et d’accessoire publicitaire de l’innovation industrielle.

Confronté à ce monstre industriel et à son appendice bureaucratique, l’architecte, contrarié par son impuissance actuelle à concevoir l’édifice et par son incapacité à diriger le processus de sa construction, prend sa revanche dans un exhibitionnisme polymorphe de baraque foraine propice à sa promotion personnelle. Le résidu archaïque de sa prétendue créativité ne peut plus se manifester que dans les postures outrancières et convenues de l’originalité à la mode, tolérée par le marché immobilier et par sa presse spécialisée. Sa nouvelle célébrité de vendeur se réduit à celle de champion du charabia oral et de l’exploit formel. Il lui faut avant tout masquer ce qu’il est devenu: un mutant «embarqué» du marché des fournitures, chargé de promouvoir la visibilité du «flux» des nouveautés (matériaux ou techniques dont  il ignore tout). La façade reste le dernier refuge de la liberté surveillée d’un architecte dépourvu de toute compétence sur la substance de l’édifice, le dernier espace de défoulement que lui concède le système infantilisant de la mode. Il pourra y étaler ses frustrations «créatrices» en de multiples épaisseurs superposées. L’ampleur du geste donnera la taille de l’ego que le marché est prêt à éponger.

En épuisant les architectes dans une compétition inutile et absurde de concours à répétition où le gagnant  est forcément le plus bouffon, nous sommes tous perdants, car le drame de cet «art» est qu’il est irrémédiablement public.

9 réflexions sur “L’armoire à plans, fable industrielle et bureaucratique.

  1. Et si on revenait tranquillement à la RT 2000 ? Plus de double flux qui force les gens à « ne plus ouvrir les fenêtres », plus de tripaille mécanique et coûteuse en toiture pour le prix de laquelle on en est réduit à poser des gardes corps de sécurité en guise de silhouette de nos bâtiments, plus d’enchevêtrements de gaines en plénum à l’intérieur qui monte la hauteur « normale » de dalle à dalle à 3m50 (+ le prix supplémentaire qui va avec), etc.

    Emmerdons les BE Fluides ! Personne ne le fera à notre place et surtout pas le client, hébété devant les discours techniques de ces peignes cul.

    Demandez du simple flux ! Ils vont râler mais ils savent le faire (si, si, en RT 2012).

    Diminuez systématiquement de 30 à 50 % le montant de leurs estimations des lots techniques. Ils la gonflent pour se mettre à l’abri, qui plus est ils ne peuvent pas évaluer le montant des rabais accordés par les fournisseurs aux entreprises, qui se situent presque toujours dans ces ratios. Qui plus est lorsque vous faites ça, arrivé à l’appel d’offre, vos lots architecturaux seront moins chers et les leurs trop chers. Ce sera vachement plus facile de designer un responsable après ça…

  2. Ou comment l’architecte, nécessaire emmerdeur, capitaine de navire, seul maitre après Dieu, est devenu conducteur de tram, suiveur de rails, précurseur d’obsolescence, mal payé et aux ordres (avec tout le respect que je dois aux conducteurs de tram) !

  3. Tribune très intéressante (de mon point de vue -horesco referens- d’ingénieur et bimeur) et éclairage très cru d’un mode de fonctionnement critiqué à raison, mais…

    Alors que l’armoire à plan peut conduire à avoir une vision morcelée (de par son arborescence plus ou moins complexe) et partielle, voire partiale (via une gestion des droits d’accès et de visualisation restrictive), une maquette BIM (et pas seulement 3D) permet justement de regrouper les informations et de les rendre visibles par tous, y compris l’architecte.
    L’auteur dit que « Le processus est devenu très opaque », la maquette peut permettre d’y redonner un peu de transparence. À condition de ne pas reproduire dans le maquette ce verrouillage de l’information; c’est heureusement aujourd’hui très difficile techniquement, même si des solutions (une « solution » qui rajoute des problèmes et des contraintes mérite-t-elle ce nom?) se mettent en place.

    Je crois par exemple qu’en facilitant via des visites virtuelles, ou des rendus photoréalistes la communication avec le client ou l’usager (qui ne sait pas forcément lire et interpréter les plans et les fiches techniques) on peut, leur permettre de se réapproprier le projet, et d’ainsi limiter la conception par la technicité, ce au bénéfice d’une conception pour l’usage.

    Je me pose une question, l’auteur semble refuser toute mention de produits industriels, à quel moment (si moment il y a) intègre-t-on alors dans la conception ce qui va être effectivement réalisé? à moins que l’oeuvre architecturale soit pur esprit et totalement décorrélée de la réalisation?
    Une remarque au passage, il faut avoir conscience que les fabricants vont devoir eux aussi investir massivement (à perte?) pour fournir des objets BIM (successeurs des fameux blocs). Ce ne sont pas forcements eux les gagnants dans l’affaire.

    Autre question, on supprime les armoires à plans, on ne met pas en place le BIM, on supprime les ordinateurs, pourquoi pas aussi les fabricants, les normes et les ingénieurs, en quoi est-ce que cela va améliorer le travail de l’architecte (à part en limitant l’apparente facilité à multiplier les variantes?), est-ce que ça empêchera les fabricants de placer leurs produits?

    Je suis en tout cas très preneur des futurs papiers d’Olivier Dufau ciblant spécifiquement le BIM. Et d’un développement de la part du maître des lieux de sa série de tweets sur/contre le BIM. On manque cruellement de littérature contre le BIM.

  4. Je mesure l’intérêt d’un tel article sur le sujet de la posture des architectes mais suis consterné de le voir publier sans discernement sous le titre de BIM. Mon sentiment est qu’il y a incompréhension des propos d’Olivier Dufau qui pourrait illustrer aujourd’hui une réalité refusés par certains architectes dans ce débat inutile sur le BIM : « Laissons les architectes se suicider dans leur ghetto professionnel. »

    Jean-François Authier

  5. Bienvenu dans le futur. Voici enfin un texte ironique mais lucide sur l’évolution de la pratique architecturale. C’est forcément un peu dur à entendre quand on est architecte de la génération du numérique… Un si bel outil pourtant, avec de si belles illusions…

  6. Bonjour,
    Merci l’abeille pour nous avoir partagé cet article d’Olivier Dufau… la revue Débat est aussi une belle découverte !

    Je pense que l’acte de bâtir un édifice, une ville, un territoire, s’inscrit obligatoirement par sa dimension sociale dans des champs théologique(*) et politique ! Cet acte ne peut pas être un processus linéaire dont la colonne vertébrale serait systématiquement unaire, comme tenue par une maîtrise partagée (ou non) entre commanditaire, concepteur et constructeur.

    Dans notre société, il y a un malaise certain entre notre culture et nos désirs… il faut en convenir et l’architecture, comme une écriture, elle reflète cette contradiction humaine. Est ce que nous devons, nous les architectes, être les seuls garants de cet équilibre difficile, défendre seul ce logos ?

    Ma vocation est née en grandissant dans une ville nouvelle, un ghetto. De cette expérience, j’ai rêvé de villes idéales. Récemment, on m’a posé cette question : Qu’est ce qui nous emmure tous ? J’aimerais bien lire ce que cela vous évoque.

    Je crois que ça interpelle des invariants et ça dépasse de loin le débat qui oppose ingénieurs / artistes ou les tableaux de chiffres qui mobilisent lamentablement les exigences de nos maîtres d’ouvrages et des entreprises en temps de crise.

    Le BIM, malgré toutes les arborescences qu’il rend possible, est une structure linéaire. Il donne l’illusion d’être Le futur logiciel ! Simplifié, confortable, interactif, fiable … Notre société, avide de libertés, rêve de cet outil utopique… du plus de jouir ! Le BTP, dépourvu d’éthique s’imagine qu’il va bientôt vendre des imprimantes 3D grandeur réel ! Beaucoup se font leurrer par le prestige des images, d’autre y voient le refuge pour s’inscrire dans les supports, les normes, les matériaux et les coûts exigés.

    Désormais, dans un grand brouhaha, notre discours se limite à des représentations générales et abstraites de l’espace, vidées de toute intériorité psychique … S’il suffisait de remplacer le té et l’équerre par un outil permettant de produire des modélisations 3D pour s’extirper des lois de la projection et produire des espaces de qualité, certains acteurs plus puissants ne nous nous auraient ils pas délogés pour assumer avec avantage notre mandature ?

    Pourquoi ne le font ils pas ? Construire une voiture, une machine à laver ou un ordinateur, ce n’est visiblement pas la même chose que construire un cadre de vie et j’espère que l’on ne va pas refaire les mêmes erreurs indéfiniment !

    La production incessante de nouveaux produits, de nouvelles normes, l’apparition de nouveaux acteurs n’assumant que partiellement leurs responsabilité est certes exténuante ! Rarement j’entend d’ailleurs parler de l’apparition des contrôleur techniques… Cette bataille que nous avons perdue face aux entreprises et aux assureurs … Un miroitier me disait hier que sont métier avait perdu tout intérêt depuis la naissance des contrôleurs. L’esprit entrepreneur n’a plus les mêmes attraits, il faut construire deux fois les verrières pour obtenir les certifications ! Le normatif nous attire inlassablement vers le monochrome … un discours unaire qui ne se confronte plus jamais à la diversité des semblants !

    Quant est il de cette dimension de l’espace qui transcende le volume. Toute construction est caractérisée par un ensemble de valeurs : économiques, sociales, techniques, fonctionnelles, spatiales, esthétiques, historiques… Elle interpelle trois grandes dimensions : le réel, le symbolique et l’imaginaire. L’architecture se base sur une réflexion liée aux lieux, à la population et à sa manière de vivre… par éthique, elle doit s’inscrire dans la continuité d’une tradition et dans un constant renouvellement où le tout est toujours supérieur à la somme des parties.

    Aujourd’hui, la régression de notre langage nous divise et s’éclaire par un manque flagrant de syntaxe et de sémantique ! Je garde espoir que notre corpus sortira de ce ghetto. Serrez les fesses les architectes !

    (*) voir le sens grec ancien.

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