En cherchant Charlie, on a trouvé la France.


Benjamin Sire est l’invité du blog pour cet hommage à Charlie et la France. Il est journaliste et compositeur. 

Il y a des lendemains de célébration douloureux, même lorsque l’ambiance y fut joyeuse. De ces gueules de bois qui invitent les tambours du Bronx au petit déjeuner. De ces souvenirs honteux de propos déplacés et de gestes cavaliers qui laissent en bouche des effluves où la gène le dispute au dégoût. De ces personnes dont on aurait refusé l’hommage et avec lesquels, sous le coup de l’empathie éthylique on a frayé sans prévenance.

Sans doute tous ces ingrédients auraient pu marquer l’aube de ce 12 janvier 2015, matin incertain encore troublé de ce chant de sirènes qui rappelle l’effrayant contexte qui nous réuni si nombreux dimanche dans les rues de France.

D’aucuns le rappellent d’ailleurs et s’en offusquent.

Leur concert menaçant nous enjoint à la repentance dans un ostinato de questions.

Qu’allions-nous donc défiler dans un cortège où se mouvaient conjointement à notre innocence certains dirigeants parmi les plus discutables de la planète ?

Qu’allions-nous servir la soupe à quelques tristes figures qui quotidiennement foulent aux pieds  cette liberté de la presse célébrée en la circonstance ?

Qu’allions-nous, dans un étrange retournement de l’histoire, louer d’un même pas la mémoire des héros, anarchistes, athées à fleur d’apostasie, de Charlie Hebdo et l’action de la police ?

Qu’allions nous conclure cette ivresse émotionnelle d’un affront à la laïcité en célébrant, notre président en tête, les victimes dans un lieu de culte ?

Dans quelle naïve galère avons-nous fait ramer le peuple en lui présentant si binairement l’enjeu de la marche, sans lui rappeler les complexes origines du terrorisme, le partage subtil des responsabilités dans son éclosion, le rôle de nos gouvernants dans la contagion djihadiste de nos banlieues, de la crise ou de ce supposé déclin hexagonal chanté quotidiennement par un chœur de manipulateurs cyniques (dont le droit à l’expression ne doit pas être remis en cause).

 Et pourtant, même si des voix stridentes s’égosillent encore ce jour pour déchirer l’hymen du virginal consensus qui se fit dimanche, le pays presque entier se lève ce matin avec espoir et fierté, célébrant le retour de la fille prodigue si longtemps échappée : la France.

Parce qu’à travers l’hommage sidérant que la France a rendu aux victimes des attentats de la semaine dernière, c’est avant tout à elle-même qu’elle s’est adressée, à sa fierté perdue dans les affres de la division, du mal être et de la précarité. A l’heure où la dépression pousse chacun à se draper dans sa différence comme dans un étendard guerrier, à l’heure où les semeurs de troubles trient le bon grain de l’ivraie et poussent à la guerre du tous contre tous, le pays, jusque dans ses tréfonds, a affirmé  avec une incroyable dignité sa soif inextinguible de commun et de partage. Parce que cette France qui se cherche si souvent, plus que n’importe quelle autre nation de notre vieux continent, a cette fois levé le voile sur elle même, sur cette fameuse identité nationale, hier encore objet de tous les fantasmes et prétexte à la division et à la stigmatisation. Elle a levé le voile sur elle-même comme elle aurait pu le faire avec davantage de pompe pour célébrer ses récents prix Nobel d’économie (2014), de physique (2012), de médecine (2011) et de littérature (2014), au-delà de la simple vantardise cocardière, mais pour ce que ces prix lui racontent sur elle-même, sur ce qu’elle peut représenter aux yeux du monde et de ses concitoyens. C’est la France du discours de Dominique de Villepin à l’ONU, ce vieux pays d’un vieux continent qui puise sa sagesse dans le regard conjoint vers son Histoire et l’avenir. Cette France qui est avant tout un romantisme lyrique et divers et ne s’exprime pas à travers une couleur de peau, une religion, une sexualité, mais dans sa soif d’ouverture et de respect. Une France qui assume les différentes composantes de sa société pour les réunir dans un rêve commun fait d’inspiration, d’humanisme et d’universalisme.

 Parce que les Français qui étaient dans la rue dimanche, marqués au-delà de tout clivage par un tsunami d’émotion les sortant de leur torpeur morose, ne venaient pas seulement crier leur amour de la liberté de la presse et leur indignation face à la barbarie terroriste, ils venaient aussi se rappeler qui ils étaient, à la fois insoumis et solidaires, fraternels et différents, toutes couleurs, religions, appartenances mélangées.

Ils ne venaient pas réclamer une politique de droite ou de gauche, rejeter l’implacable capitalisme ou la peur de l’hydre rouge étatiste, le déclassement des uns au profit des autres, des droits pour ceux-là et des contraintes pour ceux-ci.

Non, ils sont venus communier sur l’autel de la France retrouvée, dans la quête d’une conception politicienne plus humaniste, moins cynique. Ils sont venus dire leur amour de la liberté autant que leur besoin de respect et de commun, comme trois éléments en attestent.

– Le premier tient en l’incroyable paradoxe de l’hommage commun aux victimes et aux forces de l’ordre, à la fois touchées par les attentats et héroïnes de leur dénouement. Dans ce pays où les corps constitués et les pouvoirs régaliens sont si souvent chahutés à raison, ce retournement d’opinion en faveur de la police n’est pas plus anodin qu’il rend par avance coupables ceux qui y voient l’opportunité de tricoter un Patriot Act à la française. Car cette police, encore dénoncée il y a peu lors de la tragique disparition du militant Remy Fraisse, cette police, jouant souvent les matamores pour jauger son mal-être dans ses confrontations banlieusardes, montre là combien avant tout c’est de respect et d’attention dont elle a besoin, de cette fameuse considération qui fuit tous les serviteurs de l’État et qui figure la condition sine qua non de l’exercice de leur métier, qu’ils soient gardiens de la paix, professeurs, universitaires, chercheurs, personnels hospitaliers ou de justice

– Le second s’exprime dans le désastreux bilan de l’opération frontiste de victimisation dont s’est rendu coupable le parti de Marine Le Pen, alors même que le PS lui avait offert un bien piteux cadeau tactique en l’excluant plus ou moins du cortège politique. Dimanche, nombre des millions de français qui étaient dans la rue ont tourné le dos à cette manœuvre pachydermique. Parce que cette France qui étaient dans la rue, célébrant de vraies courageuses victimes, n’étaient pas celle qui accède à la victimisation, mais celle qui se lève pour affronter son destin et le modeler quelque soit sa peur légitime en l’avenir. Parce que si, comme nous l’avons lu en entendu, dire « je n’ai pas peur » est une forfanterie, assumer et dépasser sa peur est un acte de courage.

A l’opposé du délétère populisme se dressait le peuple…. Ce peuple si longtemps cherché et vilipendé et enfin fièrement révélé.

– Enfin le troisième se révèle dans l’échec de toutes les autres formes de récupérations politiques, celles qui se sont exprimées dans certains cortèges séparatistes, mais aussi et surtout par la présence des partis et de plusieurs dirigeants étrangers qui n’avaient rien à faire dans nos rues. Parce que franchement, vue du ciel, vue du monde, le sillon qui a labouré les artères de nos villes était celui de la France, celui de son peuple aux différences confondues, et non celui de ces encombrants invités dont les noms serons encore inscrits sur d’éphémères titres de presse, tandis que l’histoire balayera leur courte marche pour ne retenir que celle du pays rassemblé pour un instant.

 Car bien entendu, outre que la vague terroriste n’en est peut-être qu’à ses balbutiements, le quotidien ramène déjà le louable temps des questions autant que les détestables réflexes de la tambouille politicienne. Mais que nos édiles comme les citoyens s’en persuadent : s’ils ont besoin de se souvenir d’eux-mêmes, de revoir la France dans le miroir de leur conscience, il leur faudra convoquer l’image de cette journée et le message qu’elle porte. Car enfin, pour conclure dans une discutable posture cocardière et ironique, si la Marseillaise a été jouée sur Trafalgar Square tandis que le drapeau tricolore était projeté sur le fronton de la National Gallery de Londres, c’est bien que la France était de retour et qu’il s’est passé ce rare moment d’histoire ou le commun parle pour une fois plus fort que la division jusqu’à frapper l’imagination du monde entier.

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