La Samaritaine et les contradictions des architectes


Et c’est reparti pour un tour : la cour administrative d’appel de Paris a stoppé, lundi 5 janvier, le chantier de rénovation de la Samaritaine en confirmant l’annulation du permis de construire. Il n’en fallait pas moins pour que toute une profession, dont je fais partie, se lève comme un seul homme pour venir à la défense de la mairie de Paris, des architectes japonais SANAA et de Bernard Arnault contre les méchants réactionnaires qui veulent mettre Paris sous cloche.

L’arrêt de la Cour d’Appel est disponible en téléchargement ici et une analyse de celui-ci par un cabinet d’avocats est à lire à ici. Je ne reviendrai donc pas sur le fond de l’affaire, chacun est libre de faire sa propre interprétation de ce jugement. Personnellement, il n’est pas dans mon habitude de critiquer une décision de justice. Je ne suis pas compétent sur le sujet et m’étonne toujours de ceux qui prétendent l’être. Ce qui n’étonne guère, c’est la capacité des architectes à se contredire tout le temps et sur tout. Nous serions, à en écouter certains, les meilleurs au monde, les prescripteurs du futur de la ville, les sachants de demain et ça mieux que les autres, vous savez « tous ces cons d’élus, de maîtres d’ouvrages, de citoyens, d’habitants, de juges… » S’il y a un problème, ce n’est pas de notre faute, c’est les autres les fautifs, c’est eux qui n’y comprennent rien, pas nous.

Cette incapacité à comprendre l’autre, à comprendre que l’architecture que nous fabriquons ne répond pas ou plus aux attentes citoyennes était résumé dans l’article du New-York Times publié sur ce blog en décembre dernier. Un article dont se félicitait nombres d’architectes en likant, partageant et commentant ce billet doux-amer.

Aussi, suite à la décision de justice d’hier, la meute journalistique de défense des intérêts de LVMH est lâchée du Monde à Europe 1, où le directeur de la rédaction des Echos (propriétaire LVMH) ose comparer la France à la Corée du Nord. Tout le monde se presse pour défendre un des plus gros annonceur de la presse : LVMH. Libération, y compris.

Paris serait une ville musée dans laquelle on ne pourrait plus rien construire. Les hordes de réactionnaires auraient envahi les associations de préservation du patrimoine et la ville serait vouée à devenir une Venise triste.

Mais pitié, qu’on arrête une seconde de se foutre de la gueule du monde. Combien de permis de construire sont accordés à Paris chaque année ? Des centaines. Combien sont refusés ? Combien ? Une dizaine ? Dans ces cas là, le maître d’ouvrage révise son projet et celui-ci se fait sans difficulté. Mais pas Monsieur Arnault, non pas lui. Lui, ne touchera pas à son projet dessiné par des starchitectes Pritzkerisés. Des dizaines de projets architecturaux remarquables ont été construits à Paris depuis une dizaine d’années, d’autres sont en construction et des dizaines sont dans les tuyaux. C’est la force de centaines d’architectes qui ont su avec intelligence comprendre et jouer du PLU parisien pour en faire ressortir le meilleur.

Ce permis refusé ne transforme pas Paris en ville musée, arrêtons de jouer le jeu des déclinistes qui expliquent qu’on ne plus rien faire en France ou à Paris et que l’herbe est plus verte ailleurs. Nous avons la chance d’avoir une réglementation urbaine, contraignante certes, mais qui nous oblige, nous architectes, à réfléchir, à proposer, à inventer. Nous avons la chance d’avoir un patrimoine qu’il faut protéger sans avoir à le mettre sous cloche. C’est notre travail d’architecte de savoir articuler la richesse patrimoniale de Paris et la création architecturale, notre dernière valeur refuge. Arrêtons de défendre l’indéfendable où nous n’aurons bientôt plus à rien à défendre.

12 réflexions sur “La Samaritaine et les contradictions des architectes

  1. Désolé l’Abeille, mais je t’ai connu plus inspiré … Je m’étonne que tu t’étonnes de ce déferlement médiatique, qui s’accompagne, mais comment pourrait-il en être autrement vu le sujet et les protagonistes, de poncifs aussi grossiers qu’éculés.

    Comme tu l’indiques, il n’est pas dans ton habitude de critiquer une décision de justice. Il me semble cependant, mais je peux me tromper, que seuls ceux qui sont parties prenantes à une telle affaire n’ont pas le droit de commenter (et donc critiquer) une décision de justice. Le citoyen lambda, comme toi ou moi, n’est pas tenu à ce devoir de réserve, et peut commenter, voir critiquer une décision, surtout si elle s’invite d’elle-même en place publique. On est -encore- en démocratie me semble-t-il, non ?

    Ta caricature poussée à l’extrême de la profession, doublée d’une posture ostensiblement outrée ne fait qu’affaiblir ton argumentation, elle-même bien légère me semble-t-il. On ne sait qui, de tes confrères en général, de SANAA en particulier ou de B. Arnault en général et en particulier, t’énervent le plus dans cette histoire.

    Les architectes dans leur ensemble car ils seraient dans “l’incapacité à comprendre l’autre” ?
    SANAA parce qu’ils n’auraient pas, selon toi fait leur boulot, à savoir “comprendre et jouer du PLU”, ce que des centaines d’architectes bien moins célèbres font tout le temps à Paris.
    Ou le maître d’ouvrage qui ne veut pas, par orgueil, s’abaisser à modifier son projet, persuadé qu’il est que c’est le meilleur possible. Mais quand on investit quelques centaines de millions d’€ dans un tel projet comme il le fait, la moindre des choses, n’est-ce pas d’y croire un minimum ?

    Quant au manque d’intelligence supposé des architectes de SANAA, pour le coup je te trouve très, mais alors très très arrogant professionnellement ! L’âge sans doute🙂
    Et enfin oui, nous avons souvent du mal, nous autres architectes à comprendre nos concitoyens … mais n’est-ce pas aussi en partie parce qu’ils semblent vouloir de plus en plus une société consumériste, individualiste, et où la culture, donc l’architecture, ne serait qu’un bien de consommation comme un autre ?

    Sans aller jusqu’à critiquer le jugement en question, la lecture de la décision de la CAA de Paris (et notamment le point n°9) ne peut laisser aucun doute sur la prise de position esthétique ET subjective de la Cour pour affirmer (mais sans jamais le démontrer !) le non respect de l’obligation d’insertion dans le tissu urbain du projet proposé, et par conséquent confirmer l’annulation du PC.

    J’ai hâte de lire ce que tu écriras sur le sujet si d’aventure, le Conseil d’Etat, qui a été saisi par la Mairie de Paris, estime dans quelque temps que tout compte fait, et à tout bien réfléchir, le projet de SANAA s’insère finalement dans le tissu urbain environnant … ?

    Car dans une telle éventualité, patatras, toute ta belle démonstration sur les bons architectes qui besognent à longueur d’année dans l’ombre des starchitectes engoncés dans leur suffisance tomberait à l’eau … et il te faudrait reconnaître que finalement le jugement de la CAA sur la non insertion -ou supposée telle- du projet de SANAA dans son site n’était que subjectif, et en aucun cas motivés par des arguties juridiques !

    Il te reste à prier pour que cela n’arrive pas … à non, c’est vrai, tu ne crois pas en Dieu🙂

    Moi non plus d’ailleurs, et de moins en moins en l’espèce humaine !

  2. Bien vu l’artiste !
    « Dura Lex sed Lex » pour le petit comme pour le grand. C’est sans doute regrettable pour les « incompris », mais c’est le moins pire des systèmes, et ça s’appelle la démocratie.

  3. Là, je suis sans voix … Nous filons un sacré mauvais coton si les pollinisateurs empoisonnent la ruche …

  4. La Sanaaritaine contre la Société de défense des paysages et de ‘l’esthétique’ de France.
    C’est quiqui cette association terroriste et nationaliste ?.
    Rien à foutre de leur bout de rue minable avec SM Maserati , ciel bleu et ondulation sans foule. Ca va durer longtemps les conneries ?

  5. Les architectes ne pourront jamais s’affranchir de l’interprétation que les gens font de leurs formes. Jamais. On peut dire « nous sommes savants et ils sont profanes », ou bien « dans 20 ans ils finiront par trouver ça beau, regardez ça a marché pour la tour eiffel et beaubourg », ou encore « ce sont tous des passéistes » c’est juste une autre façon de faire l’autruche.

    Là où, l’esprit formaté par des années d’études en école et de pratique du métier, nous voyons un lumineux et subtil voile blanc éthéré en phase avec le contexte, etc. les gens voient un rideau de douche. C’est un échec. Les gens de Sanaa ne seront pas là pour expliquer leur concept génial à chaque usager dans l’espoir qu’ils changent d’avis, et ce pendant les décennies de vie du bâtiment. Leur architecture n’est pas faite pour parler aux gens, mais au microcosme intellectuel qu’a très bien ciblé Steven Bingler.

  6. Désolé Vincent, mais justement je pense que vous confondez l’image du projet et le projet lui-même. Dès lors que le projet est construit, l’architecte n’a plus rien à expliquer ou a défendre. C’est le bâtiment lui-même qui s’en charge, et l’utilisation et l’expérimentation spatiale du bâtiment qu’en font les visiteurs. Surtout dans le cas d’une architecture telle que celle développée par SANAA, qui est extrêmement difficile à « matérialiser ». Il suffit de voir les façades en noir et blanc (pas les perspectives) du Louvre Lens, puis de visiter le bâtiment pour se rendre compte du gouffre qui existe entre les 2. Le dessin laisse voir pour le profane ou l’oeil plus exercé un bâtiment presque « quelconque », et dans tous les cas très loin de la qualité du projet réalisé. C’est bien là toute la difficulté de notre profession : réussir -ou pas- à communiquer par d’autres moyens que le bâtiment lui-même, ce que sera le bâtiment pour avoir le droit de le construire !

  7. Je suis bien d’accord mais c’est trop facile. Un bâtiment est toujours mieux en vrai que sur le papier (à quelques exceptions près). On a tous fait l’expérience de peiner à convaincre un client réticent, puis une fois construit le voilà ravi qui a changé d’avis. Mais là je parle d’une rupture bien plus profonde. Je soutient que les gens n’aimeront pas mieux le bâtiment en perspective qu’en vrai, parce que cette architecture est faite par et pour des professionnels.

    Je le redit parce que ça n’a pas l’air clair : les gens (profanes, débiles, ce que vous voulez) et nous autres architectes (esprits géniaux à mi chemin entre ciel et terre d’après ce qu’on peut lire) n’avons pas le même oeil.

    Là ou nous voyons de subtils jeux d’espaces et de lumière très poétiques, les gens peuvent avoir un nombre presque illimité d’interprétations mais certainement pas celle là. Comme tous les êtres vivants sur terre, les gens comparent ce qu’ils voient à leur propre matériel formel. Là on est dans la reconnaissance des formes, et à l’heure ou je vous parle on sait même déterminer relativement précisément quelles zones du cerveau sont activées dans ce processus.

    Nous avons passé des années voire des décennies pour certains à travailler avec des formes abstraites, de la lumière, etc; notre matériel formel s’est forgé en fonction. Nous n’avons donc pas le même qu’eux. On peut donc faire le pari qu’ils aimeront notre architecture à leur insu, mais autant jouer au loto dans ce cas là.

    Pour moi, si l’on veut davantage de compréhension entre public et architectes, deux solutions :

    1. Leur laver le cerveau, changer dans leur esprit la signification et la symbolique des formes, leur faire comprendre que ce qu’ils voient n’est pas ce qu’ils voient mais ce qu’on veut qu’ils voient. (Ça ne vous rappelle pas 1984 ?)

    2. Faire de l’architecture en essayant de les comprendre, voire en réutilisant leur propre vocabulaire architectural et formel. (j’en voit qui ont déjà la nausée..)

  8.  » Devons nous nous lamenter davantage sur la place Dauphine? Les maisons en sont d’une banalité lamentable. Je ne parle pas des deux pavillons d’entrée qui sont charmants. Mais les autres! Les connaissez-vous, les avez-vous visité ? Pas d’escalier de service, pas de salle de bain, les waterclosets sur le palier, des entresols de deux mètres de haut, des couloirs sans lumière, des cuisines sans airs. Ah l’étrange manie qu’ont quelques uns d’admirer une chose, non parce qu’elle est belle mais parce qu’elle est vieille! Quel culte bizarre pour la pourriture, la puanteur, les microbes et en fin de compte pour la tuberculose. Habiteriez-vous dans ces vielles pierres? Habiteriez-vous dans ces taudis? Mais s’il vous plaît d’avoir mon sentiment, je flanquerais tout ça par terre moi !  » Bernard Arnaud? Non, Franz Jourdain de la Samaritaine en 1932 militant pour la démolition ayant laissé la place à l’immeuble de Sauvage… qu’on essaye vainement d’admirer depuis. Moi qui croyais que Malraux et ses ensembles urbains avait existé et que Montant et Signoret avait vécu là leurs plus belles années (pas chez Sauvage)! D’ailleurs tout Paris est là au quotidien pour nous rappeler qu’on ne peut rien faire de neuf avec le passé, il faut raser gratis c’est bien connu. Et maintenant le tout Paris et les quotidiens nous rasent aussi.

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