Comment reconstruire l’architecture ?


Publié le 15 décembre dernier dans le New-York Times par Steven Bingler, architecte et Martin C. Pedersen’s, journaliste d’architecture, « How to Rebuild Architecture » est un article qui a énormément été lu, partagé et commenté et qui soulève des problématiques que nous rencontrons tous. Gentiment traduit par une fidèle lectrice du blog, Ghita B., je vous propose cet article en version française.

En architecture, tout le monde est critique. Un architecte, Steven, descendait récemment en voiture  l’Avenue Elliot à Charlottesville, Virginie, sa ville natale, avec sa-vieille mère de 88 ans. Ils passèrent devant une maison conçue et construite par des étudiants en architecture de l’Université de Virginie. Pour Steven, architecte, ce modèle de logement abordable – une solide paire de boîtes empilées, recouvertes de métal ondulé – était l’expression d’un design audacieux. Mais à l’œil de sa mère, la maison était un gâchis dans le paysage, une insulte à ses voisins historiques.

« Il semble que quelqu’un aie empilé une paire de wagons l’un au dessus de l’autre, puis les a recouvert de métal bon marché et de tout ce qu’il pouvait trouver à la casse! » Dit-elle.

Il est facile de rejeter Mme Bingler comme une profane simpliste. Mais voilà le problème: Depuis trop longtemps, notre profession a catégoriquement écarté l’avis du grand public sur notre travail, alors même que nous parlons de faire un travail plus pertinent avec des idées louables comme le développement durable, la croissance réfléchie et «la planification de la résilience. »

Nous avons été confrontés à  ce problème auparavant, avec la violente réaction contre ce qui a été considéré comme le modernisme sans âme des années 1960 et 70. Mais notre réponse, de façon générale, était presque la même, formulée différemment: le postmodernisme, le déconstructivisme et une douzaine d’autres -ismes, ont fait débat parmi les professionnels, mais en repoussant le monde non-initié encore plus loin. Et nous sommes encore plus isolés aujourd’hui, avec un archipel d’Ecoles supérieures, de magazines et de blogs qui renforcent notre propre vision du monde, soutenus par un petit nombre de clients publics et privés fortunés.

La question est, à quel moment le potentiel de l’architecture pour améliorer la vie humaine se perdra en raison de son incapacité à se connecter avec les humains dans la réalité ?

En 2007 l’entreprise de Steven, Concordia, était l’une des 13 invités à la Nouvelle-Orléans par la Make it right Fondation pour créer des prototypes de maisons, durables et abordables dans le Lower Ninth Ward, un quartier dévasté par l’ouragan Katrina. Au début du processus, le fondateur de Make It right, Brad Pitt, a invité quelques résidents de retour dans leur quartier, afin de critiquer les conceptions, dont la plupart ont essayé de prendre une forme de base, la maison unifamiliale, casée dans le style le plus actuel, avec peu de considération des besoins locaux ou de l’architecture vernaculaire locale. Les résidents n’étaient pas impressionnés, et ont posé des questions parfaitement logiques: Que signifient ces toitures terrasse – vous savez qu’ il pleut beaucoup ici, non?

L’Architecture, avec un grand A, est exceptionnellement capable de créer des bâtiments signature, glorieux et uniques. Nous sommes brillants pour  l’élaboration de structures sublimes (ou grandiloquentes) pour une élite mondiale qui partage nos valeurs. Nous semblons de plus en plus incapables, cependant, à créer un travail artistique et harmonieux qui parle à une large part de la population générale, les gens que nous sommes, au moins théoriquement, destinés à servir.

Ainsi,  il y a un paradoxe: Pendant que les architectes conçoivent un petit pourcentage de bâtiments, notre pouvoir d’autosatisfaction n’a jamais été aussi grand. Bien que le terme «starchitecte» soit devenu une sorte d’insulte, il est devenu monnaie courante au sein de la culture de la célébrité et parle largement à notre profession mais de manière superficielle. Le travail très en vue  a été avalé dans le gouffre médiatique, comme une attraction culturelle- occasionnellement divertissante mais impertinente dans la vie quotidienne de la plupart des gens.

Ce pourrait être acceptable si notre seul rôle était de servir ceux en mesure de payer nos services. Et le monde serait un endroit plus triste sans Fallingwater, le Guggenheim de Bilbao et  l’Opéra de Sydney. Le problème n’est pas la poussière infinitésimale de bâtiments créés par des architectes célèbres (certains bloqués, certains presque comiques dans leur dysfonctionnement), mais plutôt l’influence des effets de distorsion que ces projets ont eu sur les valeurs et les ambitions des classes moyennes de la profession.

Nous avons appris à des générations d’architectes à s’ exprimer en tant qu’artistes, mais nous ne les avons pas appris à écouter. Donc, quand la crise a appelé notre profession à s’intensifier – à New York, par exemple, après le 11 Septembre, et à la Nouvelle-Orléans après l’ouragan Katrina – nous avons échoué  à donner au public de bonnes raisons de nous faire confiance. En Chine et dans d’autres parties de l’Asie, les architectes occidentaux continuent à accomplir leur magie d’un instant, tout en répétant grand nombre de catastrophes de conceptions urbaines du siècle précédent, à des échelles de tailles significatives.

La déconnexion de l’architecture est à la fois physique et spirituelle. Nous essayons de vendre des bâtiments publics et leurs quartiers dont ils ne veulent pas particulièrement, dans une langage qu’ils ne comprennent pas. Dans le même temps, nous avons cédé le reste de l’environnement construit aux politiques, avec l’étalement urbain et les ordures se déployant tout autour de nous.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Depuis des millénaires, les architectes, artistes et artisans – un ensemble étonnamment sophistiqué de collaborateurs, aucuns d’entre eux inités aux  logiciels d’architecture – ont créé des bâtiments qui ont profondément parlé à un large éventail de la population. Ils ont créé une myriade de styles  qui avaient une chose en commun: une dépendance aux  lois physiques et principes mathématiques qui appuient l’élégance et la praticité fondamentale du monde naturel.

Ces ressources créatives transcendent le style. Elles ont non seulement un large attrait esthétique, mais elles sont aussi profondément humaines, liées à notre propre ADN. Elles sont la raison pour laquelle à la fois Philip Johnson et la proverbiale vieille dame de Dubuque pourraient se tenir sous les vitraux de  Chartres et partager un sentiment commun d’admiration.

Pour revenir à ces valeurs, nous devons repenser la façon dont nous répondons aux besoins des divers groupes en concevant pour eux et leurs intérêts, pas le nôtre. Nous devons affiner nos compétences grâce à la collaboration authentique, et non à travers des  techniques de vente sophistiquées, réévaluer notre obsession de la mécanisation et du matérialisme, et explorer des formes plus universelles et des principes de conception naturels.

Tous les architectes ne sont pas égaux devant leur compétence à produire une oeuvre-phare. Mais nous  avons accès au même ensemble d’outils et de références. Et soyons honnêtes: la réconciliation de l’architecture avec ses utilisateurs – redécouvrir le juste milieu radical, où nous nous rencontrons, écouter et vraiment collaborer avec le public, parler un langage commun et continuer à  progresser dans l’art de l’architecture – n’a que trop tardé. C’ est aussi l’un des plus grand défi de conception de notre temps.

8 réflexions sur “Comment reconstruire l’architecture ?

  1. Merci pour cet article généreux et constructif. Je ne vais pas manquer de le partager copieusement.

    Un bel exercice d’autocritique, sans flagellation excessive mais avec une analyse juste des erreurs (errances) et claire des pistes de développement pour une meilleure compréhension et acceptation mutuelle, grand public (usagers)/architectes (concepteur).

    « (…) Et soyons honnêtes: la réconciliation de l’architecture avec ses utilisateurs – redécouvrir le juste milieu radical, où nous nous rencontrons, écouter et vraiment collaborer avec le public, parler un langage commun et continuer à progresser dans l’art de l’architecture – n’a que trop tardé. C’ est aussi l’un des plus grand défi de conception de notre temps. (…)

    C’est bien connu : le seul axe d’intervention possible pour améliorer la relation à « l’autre » et l’image que l’on renvoie, c’est la modification de notre propre comportement. Inévitablement cela commence par une saine interrogation sur soi qui permet un changement de paradigme.

    Alors …pour vive (VIVE !) l’architecture, que la réconciliation commence !

  2. Superbe article qui met le doigt là où ça fait mal ! Et oui, les archis, il faut apprendre à écouter et servir ! Une œuvre ? Oui, bien sur, mais sans les fissures !
    Pour rapprocher le monde de l’architecture du monde tout court, je propose deux pistes :
    1) la sensibilisation à l’architecture dès la maternelle, puis l’enseignement de l’histoire de l’architecture au collège et au lycée au même titre que les sciences de la vie ou la grammaire
    (M… ça nous concerne tous notre cadre de vie !)
    2) une émission sur France Inter façon « Le masque et la plume » (« Le compas et l’équerre ») où des critiques d’architecture s’autoriser aient à défoncer un bâtiment au même titre que les critiques du M&P défoncent un livre, une pièce de théâtre ou un film.
    Pour résumer : culture et critique sont les 2 mamelles de l’architecture.

  3. Ah ! être le (la) Michel Legrand-Jacques Demy de l’architecture. Rien que ça ! à la fois populaire et exigeante, accessible et savante !
    composer sans complaisance ni condescendance … créer une architecture couleur du temps …

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