Stéphane, un comique Trapier.


Stéphane Trapier a déjà été mis à l’honneur sur le blog. C’est un ami, beau, fort, intelligent, drôle et qui dessine aussi bien qu’il écrit. J’ai donc décidé de faire la publicité de son ouvrage intitulé TARZAN CONTRE LA VIE CHÈRE fraîchement imprimé et disponible pour la modique somme de 22 euros chez tous les bons charcutiers. Mais comme je ne pouvais décemment (j’ai une éthique) ne faire que de la réclame, j’ai demandé à l’auteur de m’autoriser à publier un de ces écrits récents qui me semblait utile de partager tant il est juste et d’actualité. C’est donc une jolie nouvelle inédite d’un auteur formidable que je soumets à votre sagacité.

PS : Stéphane, mon RIB vient de partir. #coeursaveclesdoigts

Vendredi 26 septembre 2014. Scène croquée sur le quai du métro.

Longtemps, longtemps, longtemps, après que les poètes ont disparu. Comme les journaux aussi auront bientôt disparu, pour passer le temps en allant au bureau : j’écoute de la musique. Ce matin-là l’âme des poètes de Charles Trenet. Et en attendant ma rame, je lis les affiches.

Devant moi, sur quatre mètres de large et trois de haut s’étale une réclame pour France 24. Je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais regardé ce canal, mais de toute évidence cela semble être une chaîne d’infos en continu. Mais si, vous savez : là où l’on diffuse les mêmes images toute la journée, par module de 15 minutes. Qui pourrait de toute façon rester plus de 15 minutes devant une de ces chaînes, ne serait-ce que pour vérifier que le programme ne saute pas en arrière et rejoue inlassablement la même chanson – comme sur un vinyl rayé de Jean Ferrat ? Ces chaînes où des présentateurs stoïques (il parait que c’est ainsi qu’on appelle les journalistes de télévision aujourd’hui – à moins que ce ne soit le contraire), le bonnet enfoncé jusqu’aux yeux pour se protéger des intempéries, réapparaissent à intervalles réguliers, figés devant un hôpital où Michael Schumacher pourrait être soigné, et nous révèlent que non, décidément, pour le moment, il ne se passe rien de spécial, RAS, nada, peau-de-balle, mais promis : dans vingt minutes on va voir ce qu’on va voir, ils nous diront tout sur le rien dès le prochain point. Espérant simplement qu’il ne s’agisse pas d’un point mort.

L’affiche qui s’étale ce matin sous mes yeux est tout à fait spectaculaire. La photo est d’une grande qualité – d’une esthétique glaçante. Pas du tout le genre d’image faite au téléphone portable. Elle est composée comme s’il s’agissait d’une scène de film : prise légèrement en hauteur – en plongée, avec une perspective cinématographique. Bien plus réaliste de fait qu’une photo de paparazzi. Tellement composée et réaliste qu’elle en est presque irréelle – alors que c’est réellement une photo de reportage.

La scène qui s’y déroule se passe en Grèce : les inscriptions sur les boucliers des forces de l’ordre sont rédigées dans l’alphabet hellénique.

Face à nous au premier plan, adossé à un kiosque (fermé le kiosque ! cf ci-dessus les journaux qui ont disparu), un type qui pourrait bien être un manifestant. De toute évidence, son apparence laisse supposer qu’il n’est pas à la recherche d’un kiosque ouvert. Tout de suite à la droite de ce kiosque, en effet, une rue part face à nous. Dans cette rue, en file indienne, avançant en pas chassés, dans des postures qui indiquent la prudence, la méfiance même, semblant avancer à pas comptés, des policiers en file indienne, protégés par des boucliers transparents. Le fait qu’ils soient en file indienne évoque irrésistiblement les vieux westerns, lorsque les Tuniques bleues doivent emprunter un défilé. On avait appris, au bout de deux westerns, à se méfier de ses défilés où – ouh là là ! – ça ne sentait pas bon du tout pour les tuniques bleues. En général, ça se terminait par une avalanche de flèches que précédaient les youyous stridents des Sioux.

Au premier plan, donc, notre manifestant qui est dans la posture du Peau-rouge.

Sa posture indique qu’il est à l’arrêt. C’est donc bien lui l’assaillant, pire : le lâche assaillant qui a tendu un traquenard aux Tuniques bleues. Il n’a pas de coiffe à plumes ni de pagne à franges. Non, il est tout de noir vêtu, de grosses chaussures de sécurité aux pieds, un casque de roller sur le crâne, masque à gaz pour se rire des lacrymogènes, gants de cuir. Et à la main, mon Dieu ! À la main ! Si vous voyiez son marteau ! Le genre de marteau de charpentier que je n’ai jamais osé acheter par peur de me blesser, tout en métal.

Qui croyez que soit ce fourbe assaillant ? Eh bien, en fait, on n’en sait rien. Autonome venant faire le coup de poing à la marge d’une manifestation contre l’austérité ? Ou bien militant de l’extrême droite grecque – de ceux qui feraient passer les nervis du FN pour des plaisantins en chemisettes brun clair ? L’image est privée de son sous-texte, il n’y a pas de légende. A quoi bon après tout, quelle importance ? L’information la plus importante, c’est l’émotion qui est véhiculée, pas son explication.

Mais une légende, il y en a bien une en fait. Énorme, qui barre toute la largeur de l’affiche. C’est le slogan. La devise de France 24. Le leitmotiv inscrit au frontispice de toutes les chaînes d’info, qui explique qu’en fait, extrême droite, gauchistes… Pourquoi s’embarrasser de ces détails qui embrouillent les spectateurs ?

Ce slogan, le voici : Liberté – Égalité – Actualité. La fraternité après tout on s’en lasse. L’actualité, elle, change tous les quarts d’heures. Et comme le dit la chanson de Trenet :

Et quand on est à court d’idées / On fait la la la la lère / La la la la lère

L’affiche d’à côté, elle, fait de la retape pour la rétrospective consacrée à Niki de Saint Phalle. On y voit la jeune Niki – joli brin de fille – œil plissé, carabine à l’épaule en train de viser. En train de nous viser.

Pas de légende ou de hors-champ là non plus.

Peu importe qu’en fait, l’artiste soit en train de tirer sur une toile où sont accrochés des sacs de peinture. À la croisée des « Nouveaux Réalistes » et d’une forme de post-dadaïsme – plein de l’humour et de l’irrévérence Dada en tout cas, Niki de Saint-Phalle voulait tuer la peinture (qui du reste était déjà morte depuis un moment – mais c’est une autre histoire). Ce serait un peu long à expliquer, le public doit avant tout s’amuser, et consommer. Consommer des tickets d’entrée pour avaler au pas de course des expos monumentales (on voit de plus en plus souvent écrit « Expo-évènement » sur les affiches, je serais curieux de voir un jour une expo SANS événement…). Sans garantie que la visite lui ait davantage permis de comprendre comment on passait de « Dada » aux « Nanas ».

En revanche, d’un point de vue marketing, l’image accroche, elle est jeune. J’entends d’ici la conversation entre le conservateur et le directeur de création de l’agence. Une affiche est-elle faite pour avoir du sens ? Mais elle en a un de sens, et sacrément ! C’est une image moderne. Courrons voir cette femme émancipée, colorisée, presque street-art, qui ne repousse aucune folie, qui nous tire dessus pour nous provoquer, pauvres ploucs tristes en mal de culture et de sensation. Allez, à la queue, comme tout le monde, et QUE ÇA SAUTE ! C’est beau comme une Emmanuelle Béart révoltée par le mal-logement, une Mimi Mathy luttant contre la faim, une Nolwenn Leroy qui chanterait en Alsacien. Quelle audace ! quelle aubaine !

Alors, je remets mes écouteurs sur les oreilles. J’appuie sur le bouton de mon baladeur pour remettre la chanson au début – moi aussi je radote. Je contemple une dernière fois les deux affiches, mon métro entre en station. Ses freins couinent et couvrent un peu la voix de Charles Trenet. Les poètes ont disparu, et c’est Jacques Séguéla me chante :

Liberté, Égalité, Feu à volonté !

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