Biennale de Venise : Stéphane Maupin éparpille Rem Koolhaas.


Dans mon article « Rem is dead« , je faisais remarquer l’agacement de Stéphane Maupin visitant la biennale de Venise dont le commissaire n’était autre que Rem Koolhaas. Souhaitant réagir, je lui ai proposé de lui offrir une tribune dans laquelle il pourrait exprimer plus longuement son état d’esprit qu’en 140 signes. Après quelques mois de réflexions, il m’a enfin envoyé son texte que je vous livre, ci-dessous, anguleux et brut.

Cher Abeille, 

 Nous avions échangé lors de mon dernier passage à Venise. J’y tweetais mes impressions.

Tu me proposais alors un ‘billet’ sur l’état de mes humeurs en rapport avec l’actualité de la lagune.

J’ai un peu tardé mais j’ai profité de l’été…Je te transmets le fruit de ma probable surexposition au soleil.

 Cette biennale m’a gonflé comme jamais:

L’actualité de mon métier est déprimante. J’habite à Paris et j’assiste tous les jours à l’extinction de ma race. Entre des ‘vieux qui ne savent ni crever ni transmettre’ (*1), ou des flopées de ‘jeunes’ prêts à servir les intérêts mercantiles des plus vils des promoteurs, je constate l’anorexie des ambitions politiques conduisant à la fin d’une beauté de l’expression architecturale.

Peut-être as-tu assisté à une de ces dernières conférences ou toute l’audience, médusée, se tapait les fesses par terre en regardant un pauvre projet en Rez-de-Chaussée ?

Des légumes y poussaient sur son toit.

Peu importe si ces mêmes végétaux pouvaient bénéficier de la pleine terre, sur le bon sol d’à côté, à 3m. Une armée de crétins chlorophylliens appréciait qu’on leur planta une carotte bien moins profond qu’elle l’aurait voulue.

Il faut entendre les applaudissements dès que l’on parle de la soupe verte. La France toute entière s’est convertie au minimum à digérer. Car le vert, c’est bien… ! C’est tout !

La biennale était donc l’occasion de respirer une bouffée d’air salvatrice.

Un moyen d’échapper à la lobotomie entreprise par les laitues de tous calibres et ses adorateurs cultivés.

Le grand Rem en son jardin nous y avait certainement ratissé large, et je m’attendais à une avalanche de nouveaux théorèmes croquants et bien salés.

 Ben…non !

Y’avais rien !

J’étais pourtant avide d’un moment d’extase en regardant les agitations sans limites de mes confrères chinois, ou de toute autre invraisemblable construction orientale.

Je voulais voir du grand, du mou, du haut, du superlatif, de l’inattendu, de la révolution …

Mais non, je venais de faire 1200 km pour regarder la nomenclature des pages du Grand Häfele.

Un peu comme si j’assistais à un congrès de graphistes à qui on ne présenterait que l’alphabet ou à un symposium de médecins déblatérant sur la saignée et la vertu de la sangsue !!!

Cette biennale était l’absence de projection. Le futur n’y existait pas.

Des mémés mezzo-pausées bougeaient ce que l’arthrose leur autorisait.

J’aurai du comprendre plus tôt. Lorsqu’en décembre 2012, le pavillon de l’Arsenal nous invitait à une présentation du projet pour l’école Centrale sur le plateau Saclay. Le maître de cérémonie donna enfin la parole au vainqueur du concours. J’espérais des révélations surprenantes sur ce bâtiment en caisse quasi aveugle. Rem koolhaas le gourou, ânonnait, hagard, son actualité, soit les mantras de son vieux New-York délire. Un livre écrit depuis 36 ans. La séance était documentée par quelques diapositives en noir et blanc d’époques. Puis, à l’heure des explications, ce fût son commis qui s’y colla. Rem n’avait rien à dire sur un carré parcouru par une diagonale. Rem s’ennuyait, il avait déjà tout donné.

 La biennale est pétrie du même ennui. Elle repose sur un refus de l’autre. Le commissaire de l’exposition ne s’en cache pas. Il déteste les architectes (‘I hate architects’ interview avec Sander Pleij pour de Vrij Nederland)

 C’est à la mode de supprimer l’architecte.

Le promoteur s’en vante. Les ingénieurs nous tirent dessus. Les élus préfèrent concevoir leurs espaces partagés avec des retraités séniles. Les paysagistes sont maintenant mandataires pour dessiner les villes qu’ils dessinent comme des potagers.

Etre architecte n’est pas tendance dans le nouveau monde participatif. Il est bien mieux en animateur de quartier à la solde d’une paupérisation citoyenne programmée.

Peut-on imaginer un seul instant l’effet dévastateur d’une manifestation internationale qui porte en son catalogue le titre ‘architecture, no architects’ ???

Je suis sûr qu’un bon maire, lors d’un passage improvisé pendant ses vacances d’été, saurait capter un tel message.

 Je ne comprends pas le couplet sur la modernité. Comment imposer un sujet que le grand Rem a déjà traité ??? (‘Ce qui manquait à Noé, c’est le béton armé. Ce qui manquait à la modernité, c’est un bon déluge’. Delirious New York)

Le même bonhomme refuserait l’architecture de héros alors même qu’il en est le premier thuriféraire. N’est-il pas l’auteur d’une étoile noire posée dans le désert directement empruntée à l’épopée Star Wars ? N’est-il pas l’auteur d’une tentative ironique de protection par brevets internationaux de la forme de ses bâtiments tant ils sont iconiques (OMA Universal Modernization Patent/ Content ) ?

Stéphane Mallarmé détestait les ecclésiastes, car ils prônaient bêtement la chasteté sans n’avoir jamais connu l’ivresse de la jouissance. Rem serait ce curé moderne, refusant à tout autre que lui, le plaisir de l’audace.

Le pire était de subir les ratiocinages d’historiens paumés qui, pour une fois, comprenaient quelques choses à l’architecture : le plafond, la poignée, l’escalier, la cheminée…et le chat à proximité qui ronronnait.

Je m’étonne aussi de la complaisance des médias sur la vacuité de cette Biennale. La fatuité de son commissaire suffirait à ne pas faire d’exégèse. C’est à croire que nos amis journalistes auraient peur de la rétorsion d’un bon client. Imaginons un instant que le Rem décide de ne plus s’offrir à la presse. C’est un peu comme si LVMH décidait de ne plus payer de publicité dans des magazines…

Je n’ai donc rien vu de captivant dans cette biennale. J’étais dans l’attente de nouvelles prophéties et j’étais pris entre arsenic et vieilles dentelles.

Où est l’auteur du Bigness qui s’affranchit de l’urbain? Quid de la structuration par le vide dans la Bibliothèque de France? Fini l’effet de peau déconnectant intérieur et extérieur!

Adios la continuité programmatique !

Rem a probablement trop travaillé en France. Il se comporte comme  un vulgaire coordonnateur de ZAC. Plutôt que de faire place ou de laisser faire, il préfère asphyxier le voisin. L’empêcher de s’exprimer. L’assujettir à son contrôle, L’assommer avec ses règlements pour finalement organiser son architecture de procuration. Du ‘ZACCAGE’ en somme…(*2)

En définitive je n’ai trouvé aucune prospection ni recherche spéculative.

Je ne m’intéresse qu’à un avenir radieux. Après avoir subi le néo-modernisme accablant des années 80, j’attendais que le tournant des années 2000 avec son bug, ses vaisseaux, sa techno… nous débarrasse enfin de toutes les saloperies frileuses d’architectes édentés.

Pourtant l’humanité n’a jamais bénéficié d’autant d’outils, d’instruments, de moyens, de matériaux, de communication, d’espérance…

J’aime croire qu’avec tout ça, nous sommes entrés dans une ère d’exploration désinhibée.

J’étais venu voir comment l’architecture se projette pour demain et dans des espaces affranchis. Voir de la liberté en dehors de la coercition Etato-patato-techno-bureaucratique.

Voir la pratique des autres. Voir de la création…

Je n’ai rien vu. Je suis déçu.

 Il faut admettre que le papy est vieux.

Que 70 ans n’est pas l’âge de la révélation.

Et qu’il est temps de passer à autre chose.

 Stéphane Maupin. 

(*1) cf francois roche

(*2) je ne suis pas l’auteur du jeu de mot.

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9 réflexions sur “Biennale de Venise : Stéphane Maupin éparpille Rem Koolhaas.

  1. Il est mimi à régler ses comptes avec celui qui a ouvert sa voie, ce fils de Starck truc, de Rudy sur oncle, d’adorateurs bladerunning de fin de siècle mais veuillez bien relire 21st Century de FOSS édition Dragon.s dream de 1978, ils ont inventé l’eau chaude ? Tu vas voir que d’ici peu ils vont ressortir l’architecture bio-mécanique de Dune, dixit Giger !
    Bon je reprends ma grève !

  2. Il y a peu d’architecte que trouve aussi désespérant autant que Rudy Ricciotti, M. Maupin vous en faites partie. Vous n’avez rien compris… C’est JUSTEMENT à vous que cette biennale d’architecture s’adressait, et même ça, vous n’avez pas pu le voir…

    C’est pour répondre à toutes les gesticulations colorimétriques et formelles sans intérêt, que tous les french-touchsard de votre genre nous gerbe sur la ville, que Rem Koolhaas nous renvoyez, vous et moi-même, à nos fondamentaux…

    Il s’agissait d’une monumentale et très bienvenue leçon d’architecture, accessible à chacun, basique, mais absolument essentielle, rappelant les architectes du monde entier à leur devoir… Commencez par savoir dessiner une fenêtre, un mur, ou un escalier ! travaillez vos gammes comme le ferait un pianiste, avant de vous essayer à autre chose… Voilà quel était en substance son message…

    Je pense que Rem Koolhaas est tout autant que vous désespéré par l’état actuel de notre profession, mais lui aura au moins essayé de profiter de cette audience extraordinaire, pour rappeler une dernière fois tout ce que l’architecture peut-avoir de magique, et qui commence par la maitrise de ce qu’il y’a de plus élémentaire….

    Lorsque vous vous serez excusé pour vos logements étudiant de l’avenue de France, qui sont illustrent à eux seuls tout ce que vous aviez à apprendre de cette biennales, ce jour la peut-être vous aurez compris le sens de notre beau métier.

  3. Cher confrère,

    Je ne verserai pas dans la polémique, mais j’aimerais faire quelques observations.

    Il me semble — et cela n’engage, bien sûr, que moi — que l’architecture n’a jamais été ni ne sera jamais moderne — du moins au-delà d’une certaine échelle. Il me semble de plus qu’une fois cette échelle « critique » dépassée, toute prétention à la modernité est à fuir absolument. J’y reviendrai.

    Premièrement, et au-delà d’une certaine échelle donc — par exemple celle d’un EPR comme le MuCEM de Riccioti –, le temps qui s’écoule entre la décision d’édifier et la livraison du bâtiment est très longue. Dans ce cas et sauf erreur, nous parlons de dix ans. Des édifices plus audacieux, comme une pyramide ou une cathédrale, pouvaient nécessiter des siècles.
    Or, durant ces laps de temps — a fortiori dans une société comme la nôtre –, l’idée qu’on se fait de la modernité change. Par conséquent, la production d’un architecte est toujours au moins en retard sur la modernité d’une durée équivalente à celle de sa réalisation (si par là on entend la totalité du temps qui s’est écoulé entre le concours et la réception).

    Soit dit en aparté, il va de soi, et pour des raisons évidentes, que ce raisonnement ne peut pas s’appliquer aux petits édifices, dans la mesure où la durée du processus peut être inférieure à un an. Peut-être — n’en déplaise aux extatiques de la Bigness — la maison individuelle est-elle le véritable terreau de l’expérimentation ? Après tout il n’y a pas de mauvais programmes; seulement de mauvais architectes…

    En un mot, la recherche de la modernité me paraît être un enjeu bien vain.

    Ce qui m’amène au deuxième point. Je suis — et encore une fois, cela n’engage que moi — assez sceptique quant à l’idée selon laquelle nous serions des artistes. Du moins s’il s’agit de nous définir comme étant _avant tout_ des artistes, au sens romantique du terme, c’est-à-dire comme des gens qui s’expriment. Quand je dessine une porte, je n’ai rien d’autre à exprimer que la porte. Encore faut-il que je sache ce que signifie une porte et, ajouterai-je même, ce qu’elle signifie pour celui qui va l’utiliser. Quand je dessine une église, j’ai besoin de connaître les éléments spatiaux des rites catholiques. Quand je dessine une maison, j’ai besoin de comprendre où et pour qui. Ce sont là des évidences. Des _fondamentaux_, pour reprendre certaines des critiques qui ont été postées précédemment.

    Autrement dit, nous architectes ne sommes pas des artistes. Contrairement aux artistes, qui peuvent décider de faire une sculpture ou une symphonie quand ça leur chante, et pour parler de la mort de leur chat, nous ne faisons et ne ferons jamais que ce qu’on nous demande, quand on nous le demande — mais pas nécessairement comme on nous le demande, et c’est là le cadre dans lequel s’épanouit notre véritable liberté.

    Dans le même ordre d’idées, nous ne sommes pas non plus des modèles. Nous n’avons ni le droit, ni les compétences nécessaires pour dire aux autres comment vivre. Ainsi, et c’est mon deuxième point, le fait d’avoir une certaine idée de la modernité ne signifie ni qu’elle est partagée, ni, et c’est le plus important, qu’elle est _sensée_. Les bâtiments de Le Corbusier sont beaux (ou, disons pour les non-corbuséens dont je fais partie, audacieux pour leur époque et esthétiquement cohérents), mais les livres dudit, outre leur ton crypto-fasciste, sont remplis d’absurdités. Il n’est que de repenser à ce passage de « Vers une architecture » où le Parthénon est décrit comme ayant été conçu dans le même esprit que les avions de chasse de la Première Guerre Mondiale…

    Autrement dit, cher(s) confrère(s), un peu de modestie.

  4. Le fait que vous ayez aimé Koolhaas (que vous détestez maintenant) montre l’importance de vos erreurs et votre capacité à vous fourvoyer (vendre?). Vous n’êtes d’ailleurs pas le seul (malheureusement) !

  5. Superbe article critique et autre son de cloche que j’ai pour ma part la chance d’entendre dans mon université (Lacambre-Horta à Bruxelles). Rem reste cependant une référence pour nous le futur plancton de l’architecture. Seulement voilà, il est le Maradona de l’architecture celui qui nous a fait rêver et qui nous écœure à présent, il représente un mariage platonique dont les dernières convulsions rappellent cette fougueuse jeunesse … Et puis vient l’argent, la notoriété, les moyens,les enfants, les factures,… la routine.

    D’un point de vue de l’Histoire de l’architecture, ne cherchez pas à l’écrire en vous inspirant des thermes futuristes de ces momies.
    Les époques architecturales se succèdent et ne se ressemblent indubitablement pas! La rétrospective de Koolhaas à la manière d’un livre d’enfant est un rappel à nos fondamentaux mais aussi et surtout le premier pas dans sa tombe: Un message dont il serait le prophète. Concernant le futur de l’architecture, il ne faut pas chercher l’innovation dans la forme mais plutôt dans l’ensemble de ce qu’est un processus d’architecture. La modernité, le contemporain, le futurisme ne sont que des mots fascistes qui cataloguent l’Architecture; meuble  »scandinave dans un ensemble trendy ». L’architecture est bien plus que l’image qu’elle en donne. La première des écologies architecturales est la financière ce que la plupart des grands architectes ont oubliés, eux ce rapproche d’ailleurs plus de l’artiste capricieux que de l’architecte consciencieux. Alors oui l’architecture patatiste à un avenir dans un monde débridé où les valeurs de la ville boulimique et écrasante de Koolhaas ne s’accorde pas avec la crise ambiante. Une crise qui décime apparemment ce métier mais qui fait réfléchir au sens véritable de l’architecture à tout les échelons. Si vous êtes venue pour voir des Pyramides et que vous êtes reparties avec des pierres ne vous en plaigner pas, il ne fallait tout simplement pas vous inviter à la fête.

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