L’architecture dans la fabrique de la ville néolibérale.


Olivier Chadoin est sociologue, enseignant à L’ENSAP de Bordeaux et chercheur au Let – LAVUE (UMR CNRS 7218). Il est membre des comités de rédaction de la revue Espaces et Sociétés (www.espacesetsociétés.msh-paris-paris.fr) et des Editions de La Villette (www.paris-lavillette.archi.fr/editions/) de l’Association Française de Sociologie (www.afs-socio.fr) et du réseau RAMAU (www.ramau.archi.fr). Ses travaux sont consacrés à la ville, la culture et à l’architecture et ses métiers. Il travaille actuellement dans une perspective socio-historique sur les rapports entre architecture et sciences sociales. Outre des articles dans des revues scientifiques du domaine et de nombreuses contributions à des ouvrages collectifs, il a notamment publié Etre architecte : les vertus de l’indétermination (2007), La ville des individus – sociologie, urbanisme et architecture (2004), Activités d’architectes en Europe : nouvelles pratiques (2003) et Du politique à l’œuvre – systèmes et acteurs des grands projets urbains et architecturaux (2000).

Ce texte a été initialement publié dans le magazine AMC du mois de janvier 2014 et est repris ici avec l’aimable autorisation de la rédaction d’AMC.

S’agissant d’architecture contemporaine il est aujourd’hui devenu commun de dénoncer le développement des « formes-signes », le « diktat de l’idéogramme » et l’éclatement du langage architectural « en une myriade de petites bulles individuelles » (1). Indéniablement l’architecture semble aujourd’hui devenue affaire d’égo, de signes, images et figurations esthétiques, au point qu’il est possible de se demander si « les architectes ont encore quelques chose à dire » (2).

L’usage de l’architecture à des fins de figuration n’est pas un fait nouveau. Seulement cette dimension symbolique n’a pas toujours été comprise de la même façon par l’ensemble des professionnels de l’architecture. La pluralité des expressions et esthétiques architecturales qui est aujourd’hui une évidence a été obtenue au prix de nombreuses controverses internes au monde des architectes. La question des significations dans l’architecture a contribué à une redistribution des cartes et des positions dans le monde de l’architecture à la fin des années 60 pour déboucher sur un véritable « retour du symbolique » marqué par le tournant « postmoderne » des années 80. Cette période illustre le retour d’un usage esthétique et monumental de l’architecture à des fins de communication en phase avec la politique mitterrandienne des grands projets et la volonté des nouveaux pouvoirs issus de la décentralisation de s’affirmer. Cette politique a contribué à accentuer et l’intérêt pour la fonction symbolique de l’architecture, et une logique de notoriété et de « star-system » dans le champ architectural. Enfin, ce phénomène d’esthétisation de l’architecture est également sans aucun doute renforcé par deux autres facteurs : une politique de commande publique qui se fait essentiellement sur la base de concours et conduit les architectes à la surenchère dans la mise en scène de leurs propositions, et la mise en place d’un « système de consécration » (prix, publications, développement d’une critique architecturale) capable de construire une « élite symbolique » et un régime de réputation et vedettariat.

Architectes vs manager

L’architecture demeure un « art de commande ». Aussi, les glissements qui affectent aujourd’hui les relations entre le monde de la création et le monde marchand y sont sans doute mieux perceptibles que dans d’autres domaines. Au fond, ce qu’a annoncé et préparé la « critique artiste » postmoderne, et sa volonté de « dédifférenciation », c’est une reconfiguration des relations entre les sphères de la création et du marché (3) ; les valeurs du monde créatif étant désormais elles-mêmes incorporées au monde marchand. Une tendance très bien exprimée et représentée dans la posture d’un architecte comme Rem Koolhaas et son OMA (Office of Metropolitan Architecture) et sa conception de la ville qui prend acte d’une mondialisation de l’économie comme horizon indépassable.

 Si les architectes de la période moderne inspirés par la Charte d’Athènes ont pu tirer leur légitimité d’une maîtrise technique dans un contexte de production de masse planifiée,  centralisée, dirigée par des Etats-nation forts, la période qui lui succède est toute différente. Le champ architectural est d’ailleurs actuellement moins structuré par une logique de « mouvements » que par des revendications de singularité, des noms propres d’architectes. C’est aussi que la forme de la commande architecturale et urbaine a changé. La décentralisation des compétences, le renforcement des agglomérations et région urbaines, l’émergence de logiques de « gouvernance » (et non plus de gouvernement), de partenariats public-privé ont considérablement modifié les conditions de travail des architectes. Dans le gouvernement de la ville « par projet », ces derniers tirent désormais moins leur légitimité d’une assise technicienne ou intellectuelle que de leur capacité à produire de l’innovation esthétique et à participer à la production d’identités urbaines. L’émergence d’un pluralisme stylistique converge donc avec ce nouveau contexte. Si jusque dans les années 70 le partage de la doctrine moderne par l’ensemble des acteurs aménageurs (l’acteur public étant alors dominant) pouvait donner un but à l’action commune, il en est désormais tout autrement. Les pratiques professionnelles et les modes d’action sur le cadre urbain sont aujourd’hui marqués par une incapacité à penser le changement de façon positive et progressiste, qui conduit le plus souvent à opter pour un pragmatisme de nécessité où la planification cède le pas au marché.

Produire la « ville-entrepreunariale »

On assiste ainsi, depuis maintenant une vingtaine d’années à un modèle de production de la ville qui peut clairement être qualifié de néolibéral. Le développement des villes globales (4), l’émergence de gouvernements urbains et métropolitains comme le lancement de grands projets et grands événements sont des indices d’un gouvernement des villes sur le registre entrepreneurial (5). La concurrence interurbaine est assumée, et les villes européennes semblent toutes, quelle que soit d’ailleurs leur options partisanes, se donner les mêmes objectifs et priorités : créer les conditions les plus favorables pour attirer les investisseurs, les firmes, les touristes et la classe dite « créative ». Les politiques urbaines semblent ainsi moins guidées par une logique d’équilibre territorial et de redistribution que par la recherche de croissance et de compétitivité (6). Bref, nous sommes entrés dans une ère de compétition urbaine nationale et internationale dans laquelle la production architecturale, comme la culture, sont des ressources mobilisables pour bâtir du capital symbolique, une identité distinctive, et développer une attractivité.

Pour les architectes, cette transition signifie un déplacement de régime de légitimité. Leur reconnaissance ne se trouve plus du côté de la technique ou même de l’Etat mais dans la capacité à produire du sens au profit des grandes villes et des élites qui les gouvernent. La « griffe » architecturale est à nouveau au-devant de la scène. Le petit monde de l’élite mondialisée que forment les « starchitectes » est aujourd’hui mobilisé pour contribuer à ériger les villes en grandes marques ou labels. Tendance qu’a dénoncé récemment l’architecte Franco La Cecla (7). Les architectes sont devenus des « metteurs en scène de tendance » (Trend setters) au service du marketing territorial : « des artistes au service des puissants qui les utilisent pour lancer des modes, émerveiller et capter l’attention du public, par des trouvailles, qui ne sont même plus des édifices mais d’énormes panneaux publicitaires en forme de musées, de buildings à la gloire d’une agence de communication, quand ce n’est pas tout un quartier transformé en disneyland » (8). Ce qu’illustre par exemple le « grand Paris » dans lequel la majorité des « star-architectes » engagés sont les anciens prétendants de la fin des années 1960 desquels on attend un geste inspiré capable de réduire la complexité de l’entreprise.

Le phénomène n’est pas nouveau. Il a seulement changé de forme. Au moment de la décentralisation, l’architecture a aussi été mobilisée comme instrument de communication et comme « emblème municipal » (9). Le cas de la ville de Montpellier, pionnière du marketing urbain l’a clairement illustré avec le recours à l’architecte Ricardo Bofill. Mais, ce premier âge de l’usage de l’architecture à des fins promotionnelles a atteint aujourd’hui un autre niveau. D’une part, avec la décentralisation progressive des compétences en matière culturelle et économique, nombre de villes européennes sont entrées dans une logique compétitive dans laquelle la différenciation culturelle est devenue un moyen récurrent. D’autre part, le développement de stratégies compétitives dans la course des métropoles est aujourd’hui pleinement développé et dispose de son langage « théorique » (marketing urbain, benchmarking, city branding, ville créative, cluster, classement/rang, métropolisation, ville réseau, ambiances…), comme de ses professionnels, théoriciens, ou encore faiseurs « d’ambiances urbaines ». Patrimoine urbain, offre touristique et industries créatives sont désormais les trois termes obligés des politiques urbaines contemporaines. Certaines villes décident ainsi de miser sur une architecture iconique pour porter leur positionnement. Ce fut le cas de Bilbao, du projet Euralille, ou plus près de nous de l’opération Lyon confluence (exposé en 2012 à la cité de l’architecture et ayant fait l’objet d’un supplément du magazine « les inrockuptibles ») ou de Bordeaux avec son projet de cité des civilisations du vin, ou encore l’ouverture d’une antenne de Beaubourg à Metz et de celle du Louvre à Lens. Le programme du projet de l’île de Nantes est à cet égard exemplaire. On y trouve, entres autre choses : une nouvelle école d’architecture (par Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal) inscrite dans un « quartier de la création », un palais de justice (par Jean Nouvel), le « quartier d’affaire Euro-Nantes », et bien sûr un inévitable « éco-quartier » et des programmes de logement et de bureaux confiés à des grandes signatures tel par exemple Christian de Porzamparc, et enfin les fameuses « machines de l’île » (Cie Royal Deluxe) et les anneaux de Buren…

C’est là l’aboutissement paradoxal, voire tragique, de la contestation du modernisme. S’opposant à la conception trop universelle, éloignée des contextes et des habitants, souhaitant réinstaller de la signification dans l’architecture, la critique du modernisme a ouvert la voie à l’architecture comme objet de communication et préparé le retour des « auteurs » et de la légitimité esthétique. Toutefois, si ce retournement a été possible ce n’est pas du seul fait des débats internes au champ architectural. Il fallait qu’il rencontre un contexte et une demande : celles des villes nouvellement constituées en acteurs compétitifs à la recherche d’attributs distinctifs pour se rendre attractives. Attractives pour qui ? Pour le dire vite pour l’investissement économique, pour la « matière grise » dont les cadres dits à « haut potentiel » des secteurs technologiques et créatifs forment la cohorte. Des populations par ailleurs consommatrices d’événements culturels et festifs, au point qu’un Philippe Muray ait pu en faire le portait acide en homo festivus. Marseille, promue Capitale européenne de la culture 2013 en est une illustration : la mobilisation du « culturel », l’énorme projet Euro-Méditerranée  qui voudrait faire de Marseille une métropole capitale de la façade méditerranéenne, la construction d’un Musée des arts et des civilisations confié au médiatique Rudy Ricciotti. La diffusion et la réception des travaux sur ladite « classe créative » de Richard Florida (10) et ses fameux trois T (pour Talent, technology, tolerance), devenus un topos chez les aménageurs, n’est d’ailleurs peut-être pas étrangère à ces modèles de développement.

Dans cette logique qui a pu conduire à parler de « ville-entreprise » ou de « ville-acteur »,  la mobilisation de l’architecture combine de façon systématique les mêmes ingrédients. D’abord l’idée d’un « grand projet » à l’échelle urbaine ou architecturale qui s’accompagne d’une importante « communication » écrite et graphique. Le projet architectural et urbain se double là d’une production narrative ; récit et illustration du devenir produit par les professionnels de la ville et du marketing urbain qui vise à la fois l’adhésion des habitants et la promotion d’une identité urbaine singulière, telle une marque ou un label (comme par exemple l’image de Saint Etienne promue Cité du Design). Une démarche que le langage rénové de l’action techno-métropolitaine nomme « city branding ». Ensuite, le recours à une logique de réputation, à la « griffe architecturale » que symbolisent les noms des stars de l’architecture, dont on espère là encore des gains symboliques. Enfin, il s’agit de produire une « ville image », une ville dont la singularité et l’exceptionnalité des productions architecturales et urbaines devient un symbole facilement mobilisable ; à l’image du musée Guggenheim repris tout à la fois dans les publicités de parfums et autres productions de luxe, que dans celles illustrant la beauté et la perfection de tel ou tel objet technique. L’ironie de l’histoire reste que chaque ville cherchant à se distinguer use finalement des mêmes recettes.

Quelle politique ?

 

Il fallait donc que se mettent en place des conditions de production et de commande spécifiques pour que ce « retour de l’esthétisme» soit possible. L’histoire de la profession d’architecte oscille toujours entre plusieurs régimes de légitimité qui sont la maîtrise de la technique, la référence intellectuelle, le recours à l’Etat, et enfin l’esthétique. Aussi, la critique du modernisme, dont la légitimité était fondée sur la technique et le cadre d’un Etat national planificateur, s’est d’abord réalisée par le biais d’un bref recours intellectuel et critique aux sciences sociales, pour aboutir aujourd’hui à un retour de la légitimité esthétique dans un contexte de production néolibéral de la ville. Un retour des logiques de l’inspiration et de la réputation propre au « nouvel esprit du capitalisme » qui n’est pas sans poser de questions. L’aménagement du cadre urbain étant d’abord une affaire collective et politique, il est en effet pour le moins étonnant de voir cette question confiée de manière croissante à ces « grands noms » producteurs d’objets inspirés derrière lesquels l’affirmation d’une maitrise politique de la ville s’efface parfois pour le citadin. Mieux encore, c’est non seulement la maîtrise mais parfois aussi le sens et les justifications de l’action qui s’évanouissent. Autant l’époque précédente avait tenté de faire la ville à coup d’études préalables, de grilles de planification, autant aujourd’hui l’intuition des créateurs semble être dominante. Comme si face à la complexité de la production urbaine contemporaine la croyance en l’intuition créative, en la magie de la griffe, étaient devenues des façons de masquer la faiblesse d’un projet de maîtrise collective et politique de cette production. Mais sans doute est-ce aussi, comme le dit Jacques Bouveresse, que nous préférons le plus souvent croire plutôt que juger…

 

Références citées

  • Basbous K., « Bâtir ou briller », in Le monde diplomatique, Aout 2012.
  • Didelon V., Criticat, n°7, mars 2011
  • Boltanski L., Chiapello E., Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard. 2001.
  • Sassen S., The global city, New-York, Londres, Tokyo, Princeton University Press, 1991,
  • Hall T, Hubbard P., « The entrepreunarial city : new urban politics, new urban geographies ? », Progress in human geography, n°20, 1996, p 153-174.
  • Harvey D., « L’urbanisation du capital », in Actuel Marx, n°35, 2004.
  • La cecla F., Contre l’architecture, Paris, Arléa, 2010.
  • Garnier J.-P., « Ne pas se tromper de cible », in Espaces et sociétés, n°146, 2011, pp. 159-168.
  • Biau V., 1992, L’architecture comme emblème municipal ; les Grands Projets des Maires, Paris, Plan Construction et Architecture.
  • Florida, R., The Rise of the Creative Class: And how it’s Transforming Work, Leisure, Community and Everyday Life, New York, Basic Books, 2002.

 

 

 

 

 

 

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7 réflexions sur “L’architecture dans la fabrique de la ville néolibérale.

  1. Ce type de discours a été initié par Rem Koolhaas…. il y a trente ans au moins. Et aujourd’hui semble même dépassé. On ne peut qu’inviter Olivier Chadoin (et AMC) à lire les derniers ouvrages de REM/OMA..

    • l’illusion rétrospective est un phénomène courant, cela étant ce n’est pas parce qu’un propos est daté qu’il est faux, la mode n’est pas un argument épistémologique… enfin, quant à Rem, si vraiment il avait raison, se pose toujours la question de savoir pourquoi si peu de chose ont changé…
      Je reste preneur des références des interventions et ouvrages de Rem d’il y a trente ans sur ce sujet.

  2. balladur premier ministre avait déjà tenter de réduire le champ du rôle de l’architecte du temps de son passage à matignon, je crois me souvenir qu’il souhaitait créer des sociétés de maitrise d’oeuvre dans lesquelles les architectes perdaient la majorité du capital

    Stagiaire à l’époque à la SCIC ile de france j’ai assisté à la préparation de la structure de maitrise d’oeuvre en création, le recrutement des éléments internes, l’organisation de la structure… (la scic est une filiale de la caisse des dépôts qui pèse toujours sur la rédactions des textes en projet)

    Il s’agissait pour la SCIC de créer une filiale à sa main afin de commander ses projet de réhabilitation en interne, ils utilisaient déjà cette structure en filiales pour commercialiser leurs logements sociaux, pour rénover une partie de leur patrimoine hors la mission d’architecte (BET SEREQUIP) et toutes sortes de missions du même ordre

    malheureusement le texte du gouvernement balladur comprenait tant de défaut sur la commande publique que même les élus de droite n’en voulait pas, il fut abandonné et le projet de filiale avec.

    ainsi si l’ouverture du capitale des sociétés d’architecture est possible c’est avant tout les maitres d’ouvrages détenteurs de beaucoup de foncier et de patrimoine que nous verrons voir arriver sur le marché sous forme de filiale

    on peut aussi légitimement penser que les gros bureaux d’études, pourront monter aussi ce type de structure

    en somme n’y voir que le risque des acteurs étrangers semble un peu court

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