Biennale de Venise : REM IS DEAD ?


Bien qu’absent à la Biennale d’architecture, les articles, les échos et les commentaires sur les réseaux sociaux m’en ont presque autant dit sur la déception des architectes que si j’avais arpenté les rues escarpées de Venise et les garden-partys surbondées de ce long week-end architectural. Les critiques ne se sont pas faites attendre, comme le suggère Catherine Sabbah (journaliste aux Échos et auteur de l’excellent blog La République de l’architecture) dans son article : Biennale de Venise: mais où est passé le futur? :  » Les architectes affichent un air dubitatif. La question hante les dîners et les fêtes vénitiennes en ce début juin: Rem Koolhaas, la star mondiale de l’architecture, commissaire de l’événement, se serait-il foutu d’eux? «  Alors Rem is dead ?

Tout le gotha de l’architecture mondiale et mondialisée était donc ce week-end à Venise. L’attente était forte. Rem Koolhaas en maître des cérémonies allait forcément réveiller les esprits et marquer à jamais la Biennale d’architecture mais, ses  » fondamentaux «  ont laissé de marbre un certain nombre d’architectes présents. À l’instar de Stéphane Maupin twittant un sévère:  » Historical Batimat at The Venice Biennale. », les 15 éléments fondamentaux de l’architecture représentés sous la forme d’un catalogue des balcons, poignées de porte, plafonds escalators, sols, escaliers, toilettes, murs, fenêtres … (voir diaporama à la fin du billet) n’ont pas convaincu. Stéphane Maupin conclura même après une série de tweets (ci-dessous) :   » Rien ici! Une biennale inutile. Le futur est à inventer sans ces vieux arrogants nostalgiques prostatiques. Rem is dead « . C’est ce dernier tweet qui m’inspira le choix du titre de ce billet, Stéphane Maupin ayant laconiquement répondu à mon invitation d’écrire une tribune par un cinglant : « La voilà (ta tribune)  » Rem is proud to support and  « . Énervé, M le Maupin.

Vraisemblablement, Stéphane Maupin n’était pas le seul à être déçu et à se poser des questions. Dans une interview accordée au magazine en ligne, Dezeen, Peter Eiseman qui se présente comme celui qui a contribué à faire connaître Rem Koolhaas, déclare que l’architecte néerlandais a voulu exposer dans cette biennale :  » la fin de sa carrière, la fin de son hégémonie, la fin de tout, la fin de l’architecture. «  Comme si finalement, Rem Koolhaas avait voulu laisser son testament avant de se retirer, nous laissant cette modernité en triste héritage. En 1953, l’architecte américain Frank Lloyd Wright expliquait cyniquement que :  » Les physiciens peuvent enterrer leurs erreurs, les architectes seulement conseiller à leurs clients de planter des plantes grimpantes. » Rem Koolhaas, lui, a préféré tout montrer des stigmates de l’architecture moderne, frontalement, brutalement. Mais est-ce que son message était assez clair ? Était-il assez compréhensible pour les différents commissaires des pays exposants et surtout assez intelligible pour les visiteurs ? Rien n’est moins sûr, même si comme le reconnaissait un journaliste sur place ce week-end :  » Le charme de la Biennale c’est qu’on entend tout et son contraire.  » 

C’est ici, que moi-même, je me pose la question du sens du message de Rem Koolhaas. En convoquant ces fondamentaux sur lesquels sont assis les principes d’architecture, l’architecte néerlandais n’a-t-il pas voulu que nous nous appuyons dessus pour mieux nous élever, pour regarder plus haut, plus loin, comme le disait déjà au XIIème siècle, Bernard de Chartres : «  Nous sommes comme des nains assis sur des épaules de géants. Si nous voyons plus de choses et plus lointaines qu’eux, ce n’est pas à cause de la perspicacité de notre vue, ni de notre grandeur, c’est parce que nous sommes élevés par eux. « . Finalement, le commissaire de la Biennale ne nous a-t-il pas fait mieux regarder le passé pour mieux nous projeter dans l’avenir ? Une forme de pas de côté, à l’abris du bruit monde, pour voir l’architecture autrement ? Un dernier regard avant un monde nouveau et inconnu ?

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L’histoire retiendra peut-être que le Lion d’Or de cette biennale fut attribué à la Corée du Sud, que le pavillon français (commissariat Jean-Louis Cohen) reçut une mention spéciale et que Phyllis Lambert se vit récompensée d’un Lion d’honneur. En revanche, l’histoire se souviendra certainement que Rem Koolhaas, 70 ans et toujours bien vivant, malgré toutes les critiques faites ici ou là, a réussi son commissariat, tant par son talent de provocation que par son art du contre-pied et cela encore et toujours au service d’une même cause : l’architecture. Une Biennale de Rem Koolhaas qui aurait fait consensus n’aurait pas été une Biennale à la hauteur de l’architecte néerlandais. En cela, il a diablement réussi son pari.

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11 réflexions sur “Biennale de Venise : REM IS DEAD ?

  1. Sur la base de ces quelques photos, il semble bien que Rem Koolhaas soit resté punk !
    Il renvoie la majorité des architectes à leur quotidien de prescripteurs de catalogue. La réaction était attendue, et en quelque sorte salutaire. On aura beau utiliser toutes les modélisations paramétriques et voilettes métalliques possibles, une porte normalisée aura toujours le même aspect.
    Par cet écorché de l’architecture, peut-être que Rem veut nous inciter à inventer de nouveaux standards, de nouveaux modes de vie.
    Pour un vieux barbon désabusé comme lui, chapeau !

    • Cannes est comme Venise un lieu de l’entre-soi. La seule subversion possible est d’être plus papiste que le Pape, ce qu’on appelle l’ironie du double exact. Vous me direz que ça ne change rien. Les punks n’ont aucune ambition de changer quoi que ce soit, ils provoquent, prétendent porter sur eux les stigmates d’un monde décadent, ils pointent le doigt et disent « le roi est nu ! ».

      Ou plutôt, les architectes qui prétendaient être originaux sont nus.

      Ce sont des architectes (quelques-uns), qui à partir de la reconstruction d’après-guerre, ont pratiqué avec constance le mépris de l’artisanat, encouragés par de grosses entreprises de BTP. Ils ont échangé leur conscience de bâtisseurs, mais aussi d’inventeurs, de précurseurs, contre une doctrine de pacotille (moderniste, classique, « paramétrique », déconstructiviste, etc), dont l’agitation frénétique et vaine masque mal l’utilisation systématique du catalogue, la pauvreté constructive, les malfaçons sans nombre. Ils ont l’oreille des politiques, chez qui ils entretiennent, sans doute par peur de perdre une commande (entendez : un concours restreint), l’idée de « l’oeuvre architecturale », mausolée à la gloire de l’édile.
      Aujourd’hui, ils sont les bons derniers à appliquer ce qui devrait être du bon sens : les principes de l’architecture bioclimatique, l’économie de matière, la simplicité de mise en oeuvre…et ils nous représentent.

      Résultat ? Une image déplorable des architectes auprès du grand public. L’architecture est au centre de nombreux scandales présents et à venir (vous ne voyez pas venir celui de la Canopée des Halles ?), et cela ne promet rien de bien pour la suite. Le public a peur des architectes ? Peut-être parce que ceux-ci sont trop souvent boucs émissaires pour des affaires d’où (hasard?) la démocratie et la raison sont absentes.
      La meilleure chose à faire serait de lutter collectivement contre ces « faits du prince », et de soutenir une vision de l’architecture plus responsable, plus concertée, moins opaque, moins coupée du monde de l’artisanat et de l’ingénierie. Je crois que je n’apprends rien à 70% des architectes ;).

    • Et oui contrairement à beaucoup de critiques (notamment en littérature ou en cinéma), j’assume dès le premier mot ne pas être allé à Venise.
      Mais, dans une première partie, mon analyse ne se base pas sur la Biennale mais sur ce qui se dit de la Biennale. Comprenez la nuance.
      Ensuite, j’essaye en fonction de cette analyse d’y ajouter mon interprétation.
      Bien à toi.

  2. Puisque tu n’étais pas à la Biennale, je te signale que nous avons fait seuls une exposition pleine de promesses sur les projets de tes confrères en dehors des frontières de l’hexagone. Tu pourras voir « Ailleurs / Outwards » à Venise jusqu’au 23 novembre. Et si tu ne peux pas t’y rendre (je m’engage personnellement à t’emmener à la prochaine biennale…) je serai ravie de te la faire visiter à la Cité de l’architecture début 2015!

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