Architecture en uniforme : les heures les plus sombres !


Depuis l’arrivée de Guy Amsellem à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine (CAP) en 2012, il n’ y a pas que la qualité des expositions qui a changé, la communication aussi. Je m’explique. Ayant engagé une chargée de communication digitale, la CAP a mis en place une veille numérique efficace, alerte qui repère les blogueurs influents et les invite en avant-première aux expositions, et ce, avec quasiment autant d’attention que les journalistes (sauf que nous n’avons pas de cocktail, mais on va y venir). C’est ainsi que j’ai pu visiter l’exposition « Architecture en uniforme » avec d’autres blogueurs, mais surtout en étant guidé par le commissaire de l’exposition, l’architecte et historien Jean-Louis Cohen.

L’exposition s’ouvre à Guernica (1937) et se referme à Hiroshima (1945). Huit ans pendant lesquelles les architectes ont œuvré comme des héros ou comme des salauds. Huit ans oubliés de l’histoire de l’architecture. Huit pendant lesquelles pourtant, les architectes ont inventé nombre de principes qui prospéreront dans la seconde moitié du XXe siècle. Huit ans où les architectures ont évolué en fonction des besoins, des moyens, des lieux. Huit ans que Jean-Louis Cohen nous retrace dans cette exposition aux 17 thématiques exhaustives. L’exposition dont la scénographie sobre et sombre réalisée par les architectes Frenak + Jullien débute par un vestibule où sont accrochés les portraits de 41 architectes qui vont du ministre nazi Albert Speer, criminel de guerre condamné à Nuremberg en 1946 à Szymon Syrkus, résistant polonais détenu dans le camp d’Auschwitz. Mais on retrouve aussi tous les architectes de l’histoire de l’architecture du XXe siècle : Alvar Aalto, Charles et Ray Eames, Louis Kahn, Le Corbusier, Marcel Lods, Richard Neutra, Jean Prouvé, Bruno Zevi… Tous ont participé de près ou de loin à la guerre.

Des photographies de la ville de Cologne rasée à celles des châteaux de sable contre les bombes en passant par les croquis du front, la première partie de l’exposition nous jette directement dans l’ambiance de guerre. Puis seconde thématique, plus légère, nous montre l’ingéniosité des architectes et des designers pour créer des objets ou des maisons avec les moyens du bord, en utilisant par exemple le bois ou le verre en remplacement du métal réservé aux armées pour la fabrication des armes et engins militaires. Ce qui nous amène au troisième espace: le front industriel avec la construction de milliers d’usines nécessaires à la production des avions, des véhicules et des munitions. On retrouve Auguste Perret, Albert Kahn ou encore les débuts de Mies van der Rohe aux USA, mais aussi des architectes moins connus comme Herbet H. Stevens qui invente en 1942 une construction pneumatique pour répondre à l’urgence.  Toutes ses usines employaient des millions d’ouvriers qu’il fallait bien loger. Encore les architectes ont fait preuve d’une imagination débordante pour répondre aux urgences par la création de villes nouvelles (réussies comme Chanel Height de Richard Neutra ou ratées comme Willow Run) et d’écoles ou de maisons préfabriquées (Jean Prouvé expérimente pendant la guerre ce qui fera sa renommée quelques années plus tard).

La guerre, c’est aussi le front. Les architectes ont participé aux fortifications (ligne Maginot, mur de l’Atlantique…) et autres projets pour la guerre comme la surprenante création d’un village allemand réalisé dans l’état de l’Utah par l’architecte Mendelshon et le décorateur Knoll, futur créateur de la firme de mobilier du même nom qui n’avait pour but que de tester les effets d’un nouveau combustible : le Napalm. Les architectes s’intéressent aussi aux moyens de résister à de telles attaques avec la construction d’abris souterrains ou encore par le camouflage des bâtiments voire de ville par l’usage de leurres visuels, acoustiques et même électroniques. Mais les architectes ne font pas que théoriser et inventer des principes, ils construisent aussi. L’exposition souligne quatre macros projets construits pendant la guerre : le Pentagone de Washington, les camps et la ville Auschwitz, Oak Ridge, une ville secrète américaine de 75000 personnes et la base de production et de lancement de fusées de Peenemünde. Passons rapidement sur la thématique de la normalisation avec les débuts de l’AFNOR et le surprenant passé de collaborateur de Albert Speer d’Ernst Neufert, auteur du fameux « Les éléments des projets de construction ».

L’exposition ne pouvait ignorer les architectures sous l’occupation (destruction des quartiers du vieux port de Marseille, les projets nazis en Moselle…), mais aussi les architectes prisonniers qui ont continué de travailler incarcérés. Nous arrivons à la fin de l’exposition avec la quatorzième thématique qui s’ouvre sur le procès de Nuremberg, le quinzième sur le travail des architectes sous Vichy brièvement évoqué avec la figure de Gaston Bardet et aussi le début de la reconstruction en France et aux États-Unis. Avant-dernier chapitre, Jean-Louis Cohen nous narre toute l’ingéniosité des architectes qui vont recycler matériaux, mais surtout idées acquissent pendant la guerre. Richard Neutra écrira à ce sujet :  » De nouveaux bâtiments industriels, de nouvelles méthodes de production et des produits inédits, des matières de remplacement improvisées conduisant à des matériaux nouveaux de valeur, et surtout des qualifications et des attitudes nouvelles, tels ont été les meilleurs legs des guerres. « . L’exposition s’achève sur l’architecture de mémoire et la conception des monuments commémorant les combats ou la politique d’extermination nazie.

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Avec l’exposition « Architecture en uniforme », Jean-Louis Cohen ne signe pas qu’une superbe exposition tant pour les architectes que pour un grand public féru d’histoire, il signe aussi son retour à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine, dont il a été l’instigateur et le principal conducteur avant de se faire éconduire grossièrement par Jean-Jacques Aillagon.  À l’instar des architectes de la Seconde Guerre mondiale qui ont fait des choix (résistants, criminels, opportunistes…), Jean-Louis Cohen, lui, avait fait le choix de présenter en premier cette exposition au Centre canadien d’architecture de Montréal en 2011, en attendant -et en espérant- un changement de direction à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine. L’arrivée heureuse de Guy Amsellem en 2012 a permis au public français de découvrir cette formidable exposition, avant la prochaine en 2016 sur les architectes sous Vichy, enfin c’est ce que nous a annoncé discrètement Jean-Louis Cohen en toute fin de visite.


 L’exposition « Architecture en uniforme », à la Cité de l’architecture et du patrimoine (Paris, du 24 avril au 8 septembre 2014). 

Catalogue « Architecture en uniforme. Projeter et construire pour la Seconde Guerre mondiale », par Jean-Louis Cohen, 17,8 x 24,6 cm. Co-édition Centre canadien d’architecture/Hazan, 448 pages, 38,55 euros TTC.

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4 réflexions sur “Architecture en uniforme : les heures les plus sombres !

  1. Comme l’Ordre des Architectes est très pointilleux sur le port du titre et ne nous lâche pas d’une semelle en ces temps de crise pour payer nos cotisations sinon allez oust dehors , va faire de l’aquarelle ou commissaire d’expo, Monsieur Cohen, illustre historien de l’architecture ne peut donc plus être nommer ‘architecte’ depuis sa cessation d’activité . Dont acte mais il le reste en nos coeurs évidement au vu de la qualité de l’ensemble de ses oeuvres réalisées. Pour le reste , je possède un R622 sur un terrain constructible en proue de hameau à 2 bornes des eaux, à 100 ngf pile poil au N° 1 de sa rue principale avec vues sur 150 km de côtes bretonnes. Je me suis vu refuser un projet de réhabilitation-extension au prétexte de Loi Littoral car bien que construction existante on ne peut changer sa destination. Sympa mais j’en fais quoi, moi en dehors de m’asseoir sur 100 000 euros de terrain et 2000 tonnes de béton ? Des amateurs pour ce type d’ oeuvre d’Art ?

  2. Super expo et super bouquin.

    On y apprend aussi que ce ne sont pas les nazis qui ont inventé le camp de concentration mais les britanniques (en Afrique du sud), que la mondialisation était déjà à l’œuvre pendant la seconde guerre mondiale, et que c’est à cette époque que les ingénieurs ont commencé à remplacer les archis dans leur rôle de chef de projet (peut-être pas tant en France que dans les pays anglo-saxons toutefois, mais Architecture en uniforme expose bien les germes de l’hyper-taylorisation et comme tu l’évoque la naissance des normes).

    Je me souviens qu’en 2011, quand il était sorti, j’avais dévoré ce bouquin. J’avais bien aimé les diagrammes de Doxiadis, et j’en avais même profiter pour comparer les riches : http://pierrefuentes.info/2012/03/19/mais-ca-veut-dire-quoi-etre-riche/

    Finalement Doxiadis, c’est le père de l’infographie, 45 ans avant la naissance du web…

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