Petite vie de Charles Péguy


Deuxième recension de la semaine avec Petite vie de Charles Péguy de Charles Coutel (Paris, Desclée de Brouwer, 2013, 168 p., 10 €). Si j’ai dévoré ce petit livre plein de malice et d’intelligence, comme pour le texte précédent, je n’ai pas eu le temps de rédiger cette recension. C’est donc mon ami historien Samuel Tomeï, souvent cité sur le blog et déjà rédacteur d’un court billet sur Clemenceau (ici) qui s’est chargé de vous faire découvrir cet ouvrage de Charles Coutel qu’évidemment je vous recommande.

Le simple récit d’une vie n’eût pas été d’un péguyste. C’est un véritable essai biographique que nous livre Charles Coutel, rendant à l’œuvre protéiforme et à la vie mouvementée de Péguy sa cohérence. Poursuivant son exploration, il offre aux néophytes la meilleure des introductions et aux spécialistes de nouvelles clefs d’interprétation.

Comme l’indique le titre, le fil conducteur de cette étude est le cheminement des idéaux de la « petite vie » qui « se tient au plus près des vertus de la sphère privée ». Elle est « la « mer profonde » ; elle ne sera pas tranquille pour autant mais sereine en son cœur, car elle songe à être toujours fidèle à elle-même ». En effet, ajoute Charles Coutel, la petite vie « s’organise autour d’une fidélité à soi, elle-même fondée sur une philosophie de l’Enfance ; durant cette période de sa vie tout homme est promesse à soi, tournée vers l’avenir (la « petite fille Espérance », dit Péguy) ». Et la petite vie se fait « belle vie » par un processus d’ensemble que l’auteur nomme « cathédralisation de soi », à savoir la construction éthique, poétique et spirituelle de soi.

Elle passe chez Péguy par trois lieux – Orléans, Paris et Chartres vers où tout converge – et par quatre expériences : aimer d’où l’on vient pour savoir où aller – Péguy reviendra souvent sur son enfance à Orléans, « recroisements » qui font de la provenance un lieu d’espérance continue – ; aimer le travail bien fait – on se transforme en même temps que l’objet qu’on transforme –  ; aimer les mots, l’école, les humanités – il faut toujours apprendre et lire pour être – ; enfin aimer ses amis, écouter ses maîtres et admirer ses modèles – le modèle est ici Jeanne d’Arc qui, dit un intime de Péguy, l’aide à mettre en harmonie les différents plans de sa vie.

A Paris, « capitale de tout », Péguy mettra sa petite vie à l’épreuve. Echappant à toute classification, aussi rétif à l’esprit de parti qu’un Clemenceau (ou plus tard une Simone Weil), ce « vieux républicain » sera peu compris : trop socialiste pour les anarchistes, trop anarchiste pour les socialistes, dreyfusiste contre les dreyfusards oublieux de l’idéal, hérétique pour les catholiques romains. Il luttera sans faillir contre trois capitalismes, l’argent, le pouvoir et l’orgueil, mais aussi contre l’orléanisme – c’est Charles Coutel qui a mis en évidence, il y a plusieurs années, cette idée qui consiste, pour une branche cadette, à organiser l’amnésie sur les conditions dans lesquelles elle a éliminé la branche aînée et par conséquent à développer l’inculture et l’anti-intellectualisme dans le peuple. Péguy fonde donc, en 1900, les Cahiers de la quinzaine, dont le but est de « refaire un public en ce pays (…) refaire un public ami de la vérité (…) un public peuple ».

Pauvre, il poursuit avec opiniâtreté une œuvre complexe autant que cohérente, qui déroute autant qu’elle stimule – plus qu’un maître à penser, Péguy est un aide à penser. Lors d’un récent colloque international organisé sous l’égide de l’Amitié Péguy, Charles Coutel a bien montré le choc que produit Péguy chez son lecteur, il le déroute. Ainsi invite-t-il les socialistes à se souvenir et les réactionnaires à se projeter ; de même, la ferveur mystique de l’écrivain ne manque pas d’ébranler les certitudes des mécréants comme des croyants.

On a beaucoup glosé sur son retour à la foi. Or il ne revient pas au bercail, ne se convertit pas, il approfondit sa petite vie, estime l’auteur. Dans cette perspective, les pèlerinages vers Chartres doivent être compris « comme un cheminement vers soi, entrepris depuis longtemps, depuis la décision de mener la  » petite vie » », tant il est vrai que « la cathédralisation de soi suppose aussi une redéfinition et une amplification de la filiation ».

Esprit sans cesse en marche, Péguy promeut dans les Cahiers, analyse Charles Coutel, une stratégie du contre-pied/contrefort : « On ne s’élève dans les choses de l’esprit, comme dans l’architecture (d’une cathédrale), que si l’on songe à s’appuyer sur ce qui est extérieur à soi. Comment « mettre en lumière » si l’on ne cherche pas à élever le débat en écoutant l’adversaire ? » L’intérieur ne tient que par l’extérieur et tout doit se tenir pour pouvoir monter.

Et il faut s’élever pour admirer la rosace qui, entre les flammes de pierre, au cœur de la façade, purifie la lumière. C’est au fond la figure la plus juste pour exprimer la vie et l’œuvre de Péguy, ce que révèle avec force ce livre, pour dire le déploiement des mots, des principes de la petite vie, la rosace « (pouvant) accueillir plus tard, d’autres rosaces en leur cœur et ce, jusqu’à l’infini ». Mais, page 34, on croit voir un vitrail brisé dans la reproduction de la rose occidentale de la cathédrale de Chartres ; c’est que l’œuvre est à jamais inachevée, « pas de synthèse finale et consolatrice, rappelle l’auteur, tout restera ouvert et libre ».

Samuël Tomei.

2 réflexions sur “Petite vie de Charles Péguy

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s