PPP : l’interview musclée de Nicola Delon.


Nicola Delon est architecte associé du collectif ENCORE HEUREUX. Lauréat des AJAP en 2006, sa production architecturale est assez éloignée du monde BTP par un travail sensible, ludique et non formaté. Contacté par ce dernier en mai dernier suite à la réalisation de son court métrage intitulé P.P.P. (visible ci-dessous), nous avons décidé de travailler en commun afin de mieux appréhender ce contrat obscur aux yeux des citoyens mais aussi pour de beaucoup d’architectes. Ce travail, que vous avez vu dans les deux précédents épisodes de la saga, s’achève avec le film de Nicola Delon (plus de renseignements et projection à venir ici) et une interview qui remet bien les choses au clair. La suite, vous la connaissez : il faut abroger l’ordonnance des contrats de PPP en signant la pétition et c’est .

L’Abeille et l’Architecte : Bonjour Nicola Delon, comment un architecte avec une pratique comme celle d’ENCORE HEUREUX en vient-il à s’intéresser à un sujet aussi technique que les Partenariats Publics Privés (P.P.P.) ?

Nicola Delon : Les raisons de ce projet sont multiples mais disons que le point de départ est la découverte de ce chantier de gendarmerie abandonné dans une ville du sud ouest où j’ai grandi. Ce lieu et cette situation m’ont profondément marqué et j’ai voulu comprendre comment on en était arrivé là. Ensuite, à partir de cette petite opération immobilière désastreuse, j’ai élargi mes recherches pour regarder ce phénomène national et récent de transformation d’une partie de la commande publique. Puis j’ai eu envie de partager mes découvertes sur le sujet et, choisir de faire un film semblait être le plus juste.

AA : Pourquoi avoir choisi de réaliser une fiction plutôt qu’un documentaire ?

ND : Cette question a été très présente dans le travail de préparation que nous avons mené avec Mathieu Berthon co-producteur du film; il nous est vite apparu que la réalité était tellement incroyable que la fiction aurait plus de liberté, plus de cartouches pour la raconter. Nous avons vu ce lotissement fantôme comme le décor d’un western pavillonnaire, l’action et les personnages cheminant entre le réel et l’imaginaire.

AA : A qui s’adresse ce court métrage ?

ND : Nous avons remarqué que très peu de personnes connaissaient les PPP qui représentent tout de même autour de 8% de la commande publique en France en 2012. Il nous a semblé essentiel de pouvoir s’adresser à un large public sur un sujet qui le concerne de fait car il utilise ces bâtiments et participe par l’impôt au paiement des loyers.

Depuis juin, nous accompagnons ce film dans des festivals, des écoles, des cinémas. La projection est toujours suivie d’un débat souvent très intense, le cinéma permet cet échange collectif, ce temps pour réfléchir. Le film est une étincelle narrative.

AA : Avez vous trouvé le public sensible à cette problématique ?

ND : Nous avons mesuré un grand intérêt pour en comprendre les raisons, les enjeux, les implications futures. La question qui revient souvent est : “pourquoi nos représentants font-ils ces choix-là ? “.

AA : Comment vous apparaît la position de la profession d’architecte sur le sujet ?

ND : Je ne trouve pas la position de la profession très claire. Certes certains architectes dénoncent depuis le début cette procédure mais force est de constater que d’autres continuent à en faire. C’est pour moi incompréhensible. L’ordre des architectes pourrait déclarer les P.P.P. incompatibles avec la mission de l’architecte.

J’ai aussi le sentiment que les architectes ne savent pas toujours où ils mettent les pieds. A priori ils disent : « les P.P.P. ce n’est pas bien ». Quand on leur en propose un, ils disent : « bon, on essaye quand même, on va voir ». A posteriori je n’ai pas encore rencontré d’architectes qui disent : « c’était vraiment bien, on a fait du bon travail”.

AA : Qu’est ce qui vous semble le plus problématique dans la position d’un architecte maître d’œuvre d’un P.P.P.?

ND : A mon sens, le mot maître d’œuvre n’est alors plus du tout adapté, car l’architecte n’a plus le contrôle du projet, ni techniquement, ni économiquement, ni dans le rapport à l’usage réel du bâtiment réalisé. La notion d’intérêt général, présent dans le texte sur l’architecture de 1977, explose en mille morceaux car l’équation comptable devient l’indicateur unique, au détriment parfois même de la réglementation ( cf. Université Paris VII) . C’est assez effrayant quand cela concerne des bâtiments publics comme les écoles, les tribunaux, les hôpitaux.

AA : N’avez vous pas peur de la réaction des maîtres d’ouvrage face à votre démarche ?

ND : Au contraire, s’interroger sur les PPP c’est aussi défendre l’idée qu’il n’y a pas de bonne architecture sans véritable trio : maître d’ouvrage, maître d’oeuvre et maître artisan. Comme au cinéma où il n’y a pas de bons films sans un bon producteur, un bon réalisateur et de bons acteurs. De plus la France a une véritable tradition de maîtrise d’ouvrage publique de grande qualité et qui a permis des projets remarquables. C’est aussi cette exigence du bien public, du bâtiment public que les PPP remettent en cause.

AA : Il semble qu’après l’année 2012, année record en terme de PPP signés, on assiste à un ralentissement, comment voyez-vous le futur de cette procédure ?

ND : Les contrats déjà signés vont être présents pour encore des décennies; concernant les nouveaux contrats, il semble que le vent tourne légèrement et que les récents retours d’opérations mal ficelées ou litigieuses portent atteinte à cet engouement ( Paris Diderot, Stade du Mans, Hôpital du Sud Francilien, Stade Vélodrome, Ecotaxe). On a même le cas du Tribunal de Grande Instance de Paris où le chantier est suspendu car les organismes prêteurs craignent des procédures contre le projet.

AA : Pensez vous qu’il puisse être mis rapidement un terme à ce dispositif ?

ND : Difficile à dire. Nous avons vu aussi dans le cas du TGI que la ministre de la la justice souhaitait stopper le projet mais que les clauses contractuelles et la somme à payer ont annulé cette volonté. Dans le cas de l’écotaxe il est question d’une clause suspensive de 800 millions d’euros. Ceci dit comme il est également possible de faire des lois et il est possible d’en abroger. C’est un choix politique au sens économique, technique, social.

La seule question est peut être : “que voulons nous transmettre aux futures générations ?” Des loyers à très long terme pour utiliser des bâtiments construits à la va vite, à bas prix et sans architecte de plein exercice où des bâtiments publics solides, qui symbolisent le bien commun et qui nous appartiennent à tous ?

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