Leonarda : la gauche et la double pensée.


Comment ne pas marcher sur des œufs quand nous parlons politique migratoire et reconduite à la frontière ? A gauche, la question est particulièrement sensible et fait souvent perdre la raison à nombres de responsables et militants politiques. Débattre sereinement s’avère impossible comme si la simple évocation de ce thème faisait le lit du Front national. Alors quand il s’agit d’une jeune kosovare de 15 ans prénommée Leonarda, brillante scolairement qui est expulsée dans son pays d’origine, plus rien ne semble rester dans le domaine du sensé : de l’évocation de rafle (les heures les plus sombres…) au fascisme de Valls, rien ne nous est épargné. Si les conditions de cette expulsion sont bien évidemment critiquables et que toute la lumière doit être faite sur cette situation, il est intéressant de l’analyser par le prisme orwello-michéiste de la double pensée.

Selon le philosophe Jean-Claude Michéa, la double pensée se résume ainsi : « Le libéralisme est, fondamentalement, une pensée double: apologie de l’économie de marché, d’un côté, de l’Etat de droit et de la « libération des mœurs » de l’autre […] Un tel concept s’applique à merveille au régime mental de la nouvelle intelligentsia de gauche. Son ralliement au libéralisme politique et culturel la soumet, en effet, à un double bina affolant. » Tentons modestement d’appliquer ce concept politico-philosophique au sujet introduit plus haut.

De l’immigration et des frontières.

La double pensée s’applique ici parfaitement. Comme le dit avec justesse mon ami Bassem Asseh : « La gauche morale est libérale : elle veut accueillir tout un chacun, elle n’explique jamais comment, elle préfère le prêche à l’explication. » Cette gauche a une sainte horreur des frontières pour les hommes (un sans-frontiérisme, utopie pacifiste dénoncée par Régis Debray dans son Éloge des frontières) mais qui en même temps, par rejet de la mondialisation, souhaiterait bien réintroduire ces mêmes frontières. Un paradoxe inexplicable, car au fond que veulent-ils ? Ouvrir grand les frontières de la France pour enfin régler la question Rroms et même des morts noyés de Lampedusa ? Sûrement chez certains, mais les plus raisonnables admettront que si on ne fait pas cela, il faut fixer des limites et on s’expose forcément à des expulsions qui doivent nécessairement se faire dans le cadre strict de loi de la République.

Du Droit et de son interprétation.

C’est là où vient la question du Droit. Il faut respecter les lois de la République et non les interpréter en fonction des personnes à qui elles s’appliquent. On a bien vu pendant le débat sur le mariage pour tous, la gauche crier au scandale lorsqu’une partie de la droite refusait de célébrer ces mariages, et expliquer que la loi s’appliquait à tous. Très bien. Selon les premiers éléments disponibles, l’expulsion s’est faite dans le cadre de la loi et ce même si l’on peut comprendre l’émotion suscitée par une arrestation en milieu scolaire, les élus et responsables ne peuvent contester une loi que le Parlement a voté. Tous sont responsables. Je ne comprends pas alors pourquoi les militants de gauche (de l’extrême-gauche au PS) ne s’en prennent qu’à Manuel Valls : quid de la responsabilité du Président de la République, du Premier ministre, de la ministre de la Justice (quatre décisions de justice ont rejeté la demande d’asile de la famille de Leonarda), et surtout quid des députés qui depuis plus de 18 mois n’ont rien fait pour faire évoluer la loi, notamment, comme le demande le ministre de l’Education nationale Vincent Peillon en sanctuarisant l’école ?

De la sanctuarisation de l’école.

Vincent Peillon a visé juste en demandant, dans la prolongation philosophique de la morale laïque, la sanctuarisation de l’école mais là encore une partie de la gauche fait preuve de double pensée. N’ayant pas peur d’être traité de réactionnaire, je citerais volontiers Alain Finkielkraut qui dans son dernier ouvrage nous rappelle à juste titre [qu’] « Il ne revient pas à l’école, diraient Ferdinand Buisson et Jules Ferry, d’être à l’image de la société (que celle-ci soit conçue comme une addition de communautés ou comme une association d’individus) mais de la tenir à distance. L’enceinte scolaire délimite un espace séparé, singulier, irréductible. Elle n’est ni un appendice de la famille, ni un prolongement du forum, ni un étal sur le marché, ni non plus une antenne gouvernementale. » Finalement, en appliquant cette vision républicaine et laïque de l’école, c’est à dire en maintenant la société en dehors de l’école, la petite Leonarda serait peut-être encore en France à ce jour, ou tout au moins la police l’aurait arrêtée ailleurs que devant ses camarades ; sauf que cette conception républicaine d’une école à l’abri de la fureur du monde se heurte à la vision pédagogiste d’une école ouverte sur la société, modèle que persiste à vanter cette même gauche qui pleure l’expulsion de la jeune kosovare.

Je n’ai pas voulu revenir sur le fond même de l’affaire. J’ai lu le communiqué de presse de la préfecture et les différents articles de la presse nationale et régionale, chacun se fera son avis encore faut-il être un peu cohérent. J’ai aussi vu  passer la pétition lancée par la FIDL demandant le retour de Leonarda et de sa famille. En l’état actuel des choses et dans la mesure où la loi a bien été respectée, le Parti socialiste et le Gouvernement doivent bien se rendre compte que de s’excuser d’appliquer la loi voire de l’enfreindre pour rassurer une gauche pour le moins paradoxale, c’est donner au Front national des cartes dont ils n’ont pas besoin. Au buzz et à cette société de l’immédiateté, je préférais que le Gouvernement et les députés travaillent à l’élaboration d’une loi fixant clairement une politique migratoire claire, efficace, lisible et naturellement, républicaine.

PS : avant de m’allumer dans les commentaires ou sur les réseaux sociaux, merci de bien lire ce que j’ai écrit et de ne pas interpréter ce que je dis.

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7 réflexions sur “Leonarda : la gauche et la double pensée.

  1. De la passion
    Cher L’Abeille & L’Architecte,

    A la lecture de ton article, il me vient une double pensée. D’abord celle d’une très bonne analyse nous donnant les clefs de l’affolement qui secoue la classe politique dans les rangs même de nos élus jusqu’à son opposition. Que la gauche morale soit plongée dans l’ambivalence d’une ouverture des frontières tout en tentant de les fermer, ne fait que créer des pointillés, une perméabilité théorique et dont les vides se réifient violemment à l’exemple de Leonarda.

    A l’exemple justement. Ce qui ne devrait être imité. Ce qui ne doit plus être imité. Je te rejoins bien évidemment sur ce point. Que les lois de la République doivent être respectée, bien évidemment.

    La République, Res Publica, la chose publique est celle que nous partageons en tant que citoyen. Elle est égalité entre tous. Elle nous écarte du domaine du privé et par extension, du « privé de ». Privé de droit ? non, Leonarda ne le fut pas. Privé d’une certaine humanité ? oui. « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. », ne serait ce que pour rappeler l’article premier et fondateur de la déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen. Fraternité donc. La fraternité est venue du professeur de Leonarda, citoyenne. Et c’est en tant que citoyen que cette situation nous révulse, tout comme toi.

    Révulser, soulever le cœur. Oui, juste le cœur. Ce n’est pas là de la compassion ou de l’apitoiement car nous n’avons pas à nous mettre à la place de Leonarda. Leonarda était dans la place, cette place publique que nous chérissons, celle où la liberté est de mise. Par quel détour ou reversement doit on aujourd’hui sanctuariser l’école afin de la protéger de ce qui est son fondement ?

    De l’intuition : « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ». Du droit raisonnable, nous pouvons sentir qu’il y a là un dysfonctionnement. Nous. Et le consensus existe parce qu’il y a communauté de sens et non, en l’occurrence, de non-sense : aveugle et sourde, telle fut la justice. Par quel renversement, ce qui est le bras de notre République se retourne t il en coup de pied ? Le symbole de la justice n’est il pas la balance et l’épée ? La balance car la justice déborde le droit en étant la somme de toute la morale.

    Faut il donc avoir raison garder ? Débattre sereinement est il possible ? Non. Car si aucune compassion ne nous anime, il reste la passion. Non cette passion passive qui nous fait tout endurer, mais cette action qui nous déborde. Bien sur, les termes employés que tu cites sont condamnables mais ne faut-il pas perdre la raison lorsque celle là même en laquelle nous croyons, nous perd ? A contrario, ne plus perdre Leonarda est ce en quoi nous devons croire. « Quand dire, c’est faire » analysait Austin. Il n’est qu’un verbe que nous puissions utiliser : Agir, et par définition même, dans l’immédiat s’il le faut. Non l’immédiateté de la société que tu cites comme phénomène, mais dans la notion d’absence de médiation si celle çi s’avère incapable de rendre justice. Je préfère croire comme toi en « l’élaboration d’une loi fixant clairement une politique migratoire claire, efficace, lisible et naturellement, républicaine ». Mais à force de double pensée et d’une raison pivotée, peux t on vraiment y croire ?

  2. Tentative d’analyse subtile, mais le fond de l’affaire est plus simple, ce n’est pas une double pensée mais un simple cocktail : des flics qui vont chercher une ado pour l’expulser pendant le temps scolaire (inacceptable, on est tous d’accord, « bobo » ou « gauche pop », hein ?) + valls disant que tout s’est passé selon le Droit (répondre à l’indignation morale par le droit, c’est les opposer mochement, la démocratie doit tenter de faire converger les deux non ?) + le même valls ayant qq jours avant dit des horreurs pas du tout républicaines (mais alors pas du tout, n’est-ce pas ?) sur les Roms (et pas de chance, L. et sa famille en sont) = trop c’est trop !! Il y a clairement dans ce cocktail qqchose d’inacceptable pour une personne de gauche (tendance bobo ou tendance « pop » confondues, je pense).

  3. Que de mots pour tenter de justifier le fait d’avoir bloqué un car scolaire pour arrêter une adolescente devant tous ses amis et l’expulser du « pays des droits de l’homme ». Trop de mots…

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