Laïcité : les erreurs manifestes de Bruno-Roger Petit


Dans une tribune signée dans l’espace participatif du Nouvel Observateur Le Plus, le toutologue Bruno-Roger Petit nous explique ce qu’est la vraie laïcité, la seule, la juste. Son dessein : soutenir son camarade éditorialiste Claude Askolovitch attaqué pour son livre « Nos mal-aimés, ces musulmans dont la France ne veut plus » (Grasset) par les méchantes Elisabeth Lévy et Natacha Polony (que je ne soutiens ni ne condamne). Sa thèse : les deux réactionnaires précédemment citées représentent aujourd’hui une conception de la laïcité dévoyée imposée par le Front national. Son intention : empêcher toute critique future du livre d’Askolovitch en assimilant les adversaires politiques de sa vision d’être au mieux des réac’ au pire des fachos. Or ce texte comporte de nombreuses erreurs et approximations. Je vous en propose une petite relecture.

Commençons donc par un petit exercice étymologique. Dans son texte BRP (nous l’appellerons ainsi) utilise le mot laïc comme si ce dernier était le masculin de laïque. Il opère ainsi une fausse synonymie entre les mots laïc et laïque. Ce point non anecdotique relève bien plus d’une interprétation de la laïcité que d’une simple analyse étymologique. En effet, comme l’explique Pierre Fiala, professeur de linguistique à Paris-I dans « Les termes de la laïcité. Différenciation morphologique et conflits sémantiques« , « Cette réinterprétation sémantique d’une simple variation graphique met en lumière la nature profonde du conflit idéologique ». Cette fausse synonymie a été en fait maintenue par les cléricaux, et surtout adoptée par les néo-cléricaux au début des années soixante aux fins d’altérer la laïcité authentique dans la perspective d’une laïcité ouverte (en fait, cléricalisée), qu’on qualifierait plus tard de « positive » ou aujourd’hui d’« apaisée ».

L’argumentation principale de BRP, tout au long de son billet, est simpliste : d’une part il décrédibilise ses adversaires en les taxant de« fondamentalistes laïcs », « communautaristes laïcistes »ou encore « républicains identitaires », ce qui le met forcément dans le camp du Mal et, d’autre part, il les renvoie constamment à leur organe de presse respectif (Le Point et Le Figaro) sous-entendant ainsi qu’elles sont de droite (le Mal) évidemment alors que son ami Claude Askolovitch, lui est de gauche (le Bien). Aussi oublie-t-il volontairement (malhonnêtement) de citer le très bon papier d’Eric Conan et de Maurice Szafran, « Des islamistes ? Non des bisounours ! » paru dans l’hebdomadaire Marianne (de gauche). Cela serait si simple si la bonne laïcité était de gauche et la mauvaise de droite ou d’extrême-droite.

Quatre inter-titres (qui ne sont sûrement pas de l’auteur mais qui nous permettent de séquencer l’analyse du texte) tentent d’expliquer ce qu’est la mauvaise laïcité :

1- Le mauvais sort fait à la laïcité : Dans ce paragraphe, BRP s’essaye approximativement de démonter l’argumentaire de Natacha Polony qui distingue l’espace de l’autorité publique rendant les droits possibles, et celui de leur exercice (espace civil ouvert au public et espace privé). Dans son article intitulé « Questions fréquentes sur la laïcité », la philosophe Catherine Kintzler explique bien cette différence : « C’est précisément parce que l’espace de l’autorité publique fondateur des libertés est rigoureusement laïque que l’espace civil ouvert au public et l’espace privé, où elles s’exercent, n’ont pas à être laïques, mais simplement tolérants. La tolérance qui règne dans la société civile a pour condition et pour garantie la laïcité à laquelle se soumet l’espace de l’autorité publique. Autrement dit, le régime de laïcité articule le principe de laïcité avec le principe de tolérance. La dérive communautariste consiste à abolir la laïcité de la sphère publique, ce qui revient à « communautariser » l’ensemble de la société. »  C’est en cela que l’argumentaire de BRP tombe à l’eau. En aucun cas les républicains laïques (de gauche comme de droite) ne demandent l’interdiction du voile ou de la kippa dans la rue. Seule Marine Le Pen le fait et c’est bien en cela qu’elle n’est pas laïque mais bien d’un dogmatisme contraire à la laïcité.

2- Un point de vue représentatif : Toujours selon BRP, Natacha Polony et d’autres ont « une vision de la laïcité dévoyée imposée par le FN, une partie de l’UMP et une pléiade de tribuns médiatiques qui ont transformé un principe bienveillant et émancipateur en instrument d’oppression identitaire. » A lire BRP, parce qu’ Elisabeth Badinter, Jeannette Bougrab, Catherine Kintzler, Jean-Pierre Le Goff, Henri Pena Ruiz, Jean Glavany ou encore Patrick Kessel ont pétitionné pour légiférer à la suite de l’affaire BabyLoup, ils ne doivent plus être considérés comme des républicains laïques mais bien des oppresseurs identitaires à la solde des de l’extrême-droite.

3- Un laïcisme idéologique : Tout en citant Jaurès (lui qui a trahi, justement, en votant tel quel l’article 4 de la loi de 1905, reconnaissant implicitement la hiérarchie de l’Eglise, au grand dam des républicains les plus avancés), BRP nous livre une conception bien restrictive de la laïcité :  » La laïcité, c’est l’interdiction que se fait la République d’afficher une préférence politique ou religieuse quand elle se manifeste auprès de ses citoyens, par le biais de ses administrations ou services publics. Ce n’est que cela la « laïcité », ni plus, ni moins. » Faisant fi des multiples travaux historiques, philosophiques sur le principe de laïcité, qui du reste ne date pas de 1905, BRP, entre un billet sur Sophia Aram et un autre sur les tweets de Nadine Morano, nous livre sa définition, tel l’évêque de Rome qui fulmine le dogme à suivre. Chapeau l’artiste. Je me permettrais néanmoins, respectueusement, pour élargir son horizon, d’inviter l’auteur à lire des ouvrages relativement faciles d’accès qui ne viennent pas du camp d’en face : deux livres intitulés « Qu’est-ce que la laïcité ? », l’un par Catherine Kintzler, l’autre par Henri Pena Ruiz. De même, je lui recommande la lecture du discours sur la tolérance prononcé à l’Assemblée nationale le 23 août 1789 par Jean-Paul Rabaut Saint-Étienne.

4 – La laïcité comme instrument de domination identitaire : Là encore, BRP s’égare. En traitant Natacha Polony de communautariste laïcisite, il confond deux dérives symétriques et complices qui menacent la laïcité : le communautarisme d’une part, le laïcisime de l’autre. Les mélanger n’a aucun sens ici-même, ceci est bien expliqué dans un article  de Catherine Kintzler. Mais là n’est pas le plus inquiétant : les derniers mots de ce paragraphe montrent bien où l’auteur veut en venir, BRP y évoquant « une conception de la laïcité erronée parce que falsifiée ». C’est ce dernier mot qui a frappé mon esprit. En effet, ce dernier renvoie au livre de Jean Baubérot « La laïcité falsifiée », ouvrage référence de Claude Askolovitch, Frédéric Martel et autres tenants d’une laïcité ouverte, positive ou, aujourd’hui, on l’a dit, « apaisée » (JL Bianco).


Le vrai problème vient de loin. Des années d’égarement politique – tant à droite qu’à gauche – ont presque permis à l’opération de récupération de la laïcité par le Front national de réussir mais c’était sans compter sur la vigilance des personnes précédemment citées. Le détournement de la laïcité par l’extrême-droite et d’une certaine droite a permis à une certaine gauche – la droite identitaire et la gauche diversitaire se donnant la main dans leur sacralisation des différences – de persister diaboliquement dans la tranquille trahison d’un principe dont elle est pourtant le dépositaire historique. Il suffit pour cela de constater tous les jours que la moindre critique de l’islam ou des musulmans est incontinent taxée d’islamophobe, le mot nouveau mot à la mode, repris logiquement par les catholiques avec la cathophobie. Procédé très commode qui permet d’anathématiser qui ne pense pas comme vous tout en faisant l’économie de la moindre réflexion. Mais qu’est-ce que l’islamophobie ? Quel sens donner à ce mot ? Roger Evano dans un article de son blog sur Mediapart y répond avec justesse tout en récusant ce terme qu’il juge déloyal car englobant à la fois :

Les comportements hostiles contre les musulmans, insultes et agressions, profanations de leurs lieux de culte, de leurs cimetières qui relèvent du racisme.

La critique de l’islam en tant que religion. Elle se rapporte à une toute autre tradition, « allant de la simple critique philosophique ou sociologique, jusqu’à des formes très militantes de lutte contre toute forme de religion, héritières des grands débats anticléricaux du début du XXe siècle » Elle relève de la liberté d’expression à laquelle les religions opposent l’interdiction de blasphémer.

L’opposition à l’islamisme en tant qu’intégrisme religieux, voulant imposer une dictature fondamentaliste aux communautés ou aux peuples. C’est une opposition politique. Le fondamentalisme cherche également à se faire passer pour la seule vraie religion et combat des conceptions moins rigoristes, des formes familières de l’expression de la foi, aptes à s’adapter à des environnements divers. L’opposition à l’islamisme relève du combat laïque et démocratique mené aussi contre les autres fondamentalismes, nés principalement dans les religions monothéistes (judaïsme et christianisme).

La résistance à l’oppression des femmes et au sexisme. Dans le monde musulman, cette oppression donne lieu à des pratiques de ségrégation sexuée. La résistance est politique et fait partie intégrante des combats féministes universels pour la liberté et l’égalité. Les religions et autres institutions patriarcales noient le poisson dans les arguments culturels.

Il serait désormais nécessaire de distinguer ce qui est du ressort de la laïcité, de la critique raisonnée de la religion ou encore du prétendu blasphème et temps d’en finir, particulièrement à gauche, avec cette fascination émerveillée d’une nouvelle bigoterie, sous prétexte qu’elle est le fait de « l’autre ». De revenir aux fondamentaux qui sont ceux de la gauche laïque, émancipatrice et éclairée. Temps d’arrêter de prendre pour évangile les considérations qui se veulent sans doute humoristiques de Jean Baubérot qui conchie la charte de la laïcité de Vincent Peillon ou les propos d’un Gabriel Cohn-Bendit qui vomit l’idée même de laïcité. Les véritables casseurs de République sont ceux qui pensent que, comme Marine Le Pen a prononcé le mot laïcité, il faudrait que nous, qui n’avons pas attendu cette dernière pour faire vivre la laïcité, devrions la dénigrer et la lui abandonner. Ces casseurs ont nom Claude Askolovitch, Frédéric Martel, Edwy Plenel et autres Bruno-Roger Petit, ces « Néo-laïques » (authentiquement laïques lorsqu’ils sont confrontés à un intégrisme de droite ou du Nord, communautaristes lorsqu’ils sont confrontés à un totalitarisme du Sud) adeptes de la laïcité adjectivée donc diminuée ( « ouverte », « plurielle », « positive »…).

Ils mènent la République à sa perte. L’heure est au sursaut pour nous les républicains laïques, qui n’avons ni peur, ni crainte encore moins honte d’être les tenants de cette « France moisie », disent-ils, c’est-à-dire une France indivisible, laïque, démocratique et sociale.

PS : dans un article précédent, je suggérais au président de la République dix mesures à mettre en place afin de justement démontrer que l’extrême-droite n’est laïque que contre l’islam et qui démontre sans aucune commune mesure que les républicains laïques n’ont rien contre l’islam mais tout justement pour la liberté absolue de conscience.

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6 réflexions sur “Laïcité : les erreurs manifestes de Bruno-Roger Petit

  1. A l’auteur, quelques remarques.

    1/ Si je vous suis bien, la loi de 1905, que Jaurès a portée n’est pas empreinte de laïcité. Vous reprenez donc la vieille antienne de Clemenceau lors des débats de l’époque dénonçant en Jaurès un « laïc en peau de lapin »… C’est votre droit. Mais en l’espèce, on a aussi le droit de préférer Jaurès à Clemenceau.

    2/ me reprocher des approximations, aucun problème, encore faut-il ne pas en commettre soi-même pour discréditer le contradicteur. Sachez donc que je n’ai jamais écrit sur Nabilla. Jamais. Ni sur le Plus, ni ailleurs. Jamais.

    3/ Vous pouvez me sortir, en mode, « moi j’ai lu plus que vous », ce qui est à la fois pédant et vain, tous les penseurs laïcistes, cela ne fait rien à l’affaire. JURIDIQUEMENT, la laïcité est bien celle que j’énonce, à savoir l’interdiction que se fait la République d’afficher une préférence politique ou religieuse quand elle se manifeste auprès de ses citoyens, par le biais de ses administrations ou services publics. C’est en ce sens qu’il faut lire l’arrêt de la cour de Cassation au sujet l’affaire Baby Loup, cette crèche relevant du seul droit privé.

    4/ Quand à la distinction espace civil, espace public qu’énonce Kinztler et qui inspire votre amie Natacha P, on persiste : les Nicolin, Poisson et autres parlementaires inspirés par le catholicisme faisaient-ils abstraction de leur croyances et opinions durant les débats relatifs au mariage pour tous ? Non. Et pourtant ils exerçaient alors dans la sphère publique, non ? CQFD

    Bien à vous…

  2. En fait, je crois que le vrai problème de gens comme BRP ou Askolovitch, libéraux-libertaires, anti-laïcs et de fait anti-républicains, c’est qu’ils affirment que la République et la société française sont deux choses distinctes, alors que pour bien des Français, c’est la même chose! La République Française est laïque parce que notre société l’est et entend bien le demeurer. En l’espèce, la Constitution est le reflet de la volonté de la société française dans sa majorité.
    D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle l’islam est si perçu par les Français, car cette religion contredit le sentiment majoritaire sur deux points essentiels: l’absence de liberté de conscience (« crime d’apostasie »), et surtout, comme vous l’avez souligné avec Catherine Kinzler, la confusion des sphères privées et publiques, qui sont à la base même de l’idée de Res Publica… Sur ces deux points précis, l’islam contredit l’article 10 des Droits de l’Homme, qui énonce que « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ». Or le but premier de l’Etat, c’est la sauvegarde de l’ordre public, et non satisfaire à toutes les volontés et désirs de chacun…
    Enfin, ceux des musulmans résidant en France, qui réclament le retour des privilèges en dénaturant la laïcité pour la rendre compatible avec leur foi religieuse, feraient bien de méditer cette question que j’ai déjà entendue au Québec, mais qui pourrait être transposée à 100% ici: « certes, ils sont CITOYENS FRANÇAIS pour certains, mais est-ce que CE SONT DES FRANÇAIS? »

  3. Si la laïcité est un refus des approches religieuses dogmatiques d’état, peut-on parler de laïcité économique en étendant le refus du dogme aux systèmes économiques?

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