Architecture: période d’essai – période décès


Comme promis, avec la création du compte twitter du blog, l’Abeille et l’Architecte ouvre désormais ses pages à des invités (architectes, journalistes, enseignants, etc.). Chacun pourra de façon anonyme (ou non) écrire sur ce blog qui se voudra être un lieu ouvert où la parole est libre. Vous pouvez envoyer vos textes à l’adresse e-mail disponible ici. Pour débuter cette nouvelle étape du blog, voici le récit d’une jeune architecte embauchée dans une grande agence d’architecture parisienne avec une période d’essai qui s’avérera ne pas être ce qu’elle croyait…

J’intégrai, début février, une agence d’architecture et d’urbanisme parisienne renommée. Mon embauche s’était faite à la suite de deux longs entretiens. J’étais sortie très enthousiaste de ces échanges qui me laissaient espérer que mon profil correspondait au poste.

Lors du second entretien qui fut celui de mon embauche, on me proposa, plutôt que d’entrer en tant que chargée de projet, ce que je fus dans d’autres agences parisiennes plus petites, d’être d’abord « assistante de projet ». D’abord méfiante, j’acceptais : la proposition était présentée intelligemment. D’expérience, mes interlocuteurs m’expliquèrent que lorsque des personnes étaient arrivées au sein de l’agence directement en tant que chargés de projet, la charge de travail + l’intégration de l’agence, de son mode de fonctionnement etc. n’avait pas donné de bons résultats. Trop de boulot et trop de stress. Etant donné que la notion de chargé de projet fluctue d’une agence à l’autre, et que je n’ai pas d’expérience sur « tout » type de projet, j’acceptais, ne cherchant pas spécialement à commencer ce nouveau job avec trop de stress. On me proposait un CDD de 6 mois, et plus si affinités et si boulot, j’imaginais donc faire mes preuves sur cette période et prendre les choses en main sur la durée. Je démarrai sur les chapeaux de roue…. On me mit sur un projet dont je ne pus prendre entièrement connaissance tout de suite car il fallait très vite tester des plans masses, des faisabilités de la constructibilité du site.

Produire et concevoir dès les premiers jours. Je m’adapte et essaie de faire au mieux. Intégrer la charte graphique de l’agence, ce sera pour un autre jour. Je passe les quatre premiers jours en mode sous-marin, n’ayant pas le temps de faire connaissance avec mes autres collègues, sinon le chargé de projet avec qui je travaille. J’essaie aussi de m’adapter à l’équipe, chargé de projet et associé, qui ont leurs habitudes ensemble. J’arrive dans une période où le rythme est tendu, rapide. J’ai fait pas mal de charrettes en agence, mais celle-ci est plus complexe. Je dois m’adapter à pas mal de choses… Personne ne me tient informée du calendrier global du projet. Je demande à recevoir tous les mails en copie. Je ne suis pas habituée à travailler sur un projet sans en avoir le contexte général et connaître toutes les données. Je m’adapte aussi au fait d’être assistante, de ne pas travailler seule sur le projet. Quand je ne peux pas prendre de décisions quant à l’organisation de mon travail, la méthodologie. On me précise que je ne pourrai pas venir à telle ou telle réunion car c’est le chargé de projet qui doit être identifié comme tel. Ça m’emmerde, mais je sais bien que ça fonctionne comme ça. Mais je ne trouve pas bien, que alors que je suis celle qui travaille le plus sur le projet, de ne pas avoir accès à l’information directement (je me méfie des oublis) et de ne pas connaître les partenaires et acteurs du projet. Mais bon, on verra dans le temps. Bref, les premières semaines sont intenses, difficiles mais très intéressantes. Je suis contente, bien que crevée.

Le contrat étant d’un peu plus de 6 mois, la période d’essai a été définie à un mois. Au début, je la redoute un peu. C’est la plus longue que j’ai eu. Précédemment, je n’avais jamais redouté une période d’essai. Là, un peu car je vois qu’on me demande tout de suite un travail plus pointu. Ce qui me convient parfaitement, mais l’exigence est supérieure à d’autres agences. Et le contexte tendu fait que je sais que je pourrai peut-être commettre des bourdes ou ne pas être à la hauteur. D’ailleurs, je ne me sens pas au mieux de mes compétences du fait d’être en flux-tendu. Travaillant avec un chargé de projet qui est là depuis très longtemps, il a ses réflexes, ses habitudes et le rythme ne lui permet pas de temps de prendre le temps de transmettre, d’expliquer. Je fais avec. Au cours de la troisième semaine, j’ai l’impression que les choses se mettent un peu en place, que je commence à prendre mes marques. On me propose de venir à une de ces réunions à laquelle je n’étais pas censé aller et j’interprète, naïvement, trop naïvement, cela comme un signe positif. J’étais à environ dix jours de la fin de la période d’essai. Je n’y pensais plus. Je me projetais sur les mois à venir, sur la prochaine réunion à préparer….

Une semaine plus tard, j’étais remerciée.

Ce jour-là, je me suis rendue comme chaque matin à l’agence n’imaginant pas une seconde la tournure qu’allait prendre la journée. Deux heures après je n’avais plus de boulot. Je ne souhaite à personne de vivre cela. Quand on ne s’y attend pas c’est une vraie douche froide, un choc. Je suis convoquée par l’associé, en présence du chargé de projet et de la RH. Ils m’annoncent qu’ils ne me gardent pas. Me disent que mes compétences ne sont absolument pas en cause, mais qu’ils se sont rendus compte qu’ils avaient besoin de quelqu’un de complètement autonome sur le projet pour décharger le chargé de projet du projet en question. Je leur explique que cela n’a jamais été dit, formulé, explicite. Et que l’autonomie totale de quelqu’un sur un projet complexe en arrivant dans l’agence n’est pas évidente. Evidemment, il y a des gens qui pourraient le faire, ceux qui ont de l’expérience sur ce type de projet, mais ce sont des profils plus élevés, à des salaires beaucoup plus élevés. Ils écoutent mes arguments mais leur décision est prise, les papiers sont prêts. Ils me répètent qu’il s’agit d’une erreur de leur part, que mes compétences ne sont pas en cause. Je suis assommée. Je me retrouve sans boulot, du jour au lendemain, donc sans salaire à la fin du mois etc etc. et il semble que ce n’est pas de ma faute… Pourquoi n’en ont-ils pas parlé avant? Pourquoi n’a-t-on pas fait un point pour en discuter? Ils ont attendu le dernier moment légal pour prendre cette décision, pourquoi? Je suis triste de voir m’échapper un boulot intéressant, sans pouvoir rien y faire. En colère, profondément en colère. Je suis du genre hyper attentive et hyper observatrice. Je n’ai rien vu venir.

Je trouve fort de café de me retrouver le cul sur la paille parce qu’il y a eu une erreur de recrutement ou un changement d’avis en cours de route, ou je ne sais quoi, car je ne suis pas sûre d’avoir tous les éléments pour comprendre ce qu’il s’est passé. Si mes compétences avaient été en cause, ok, je n’ai rien à dire, mais là ça cloche. Je ne trouve pas ça juste ni normal. Je vérifie donc la législation concernant la période d’essai. Et en effet, la période d’essai ne sert qu’à tester les compétences d’un salarié. Même si la boîte n’a plus de boulot, elle ne peut pas débaucher quelqu’un comme ça, sous prétexte qu’il est en période d’essai; ce doit être alors un licenciement économique. Même si un employeur n’a pas à motiver la fin de contrat durant la période d’essai, celle-ci ne peut l’être pour d’autres motifs que les compétences. Et si le salarié peut le prouver il peut faire un recours auprès des prud’hommes. Peu de gens le savent. Si je l’avais su au moment de l’entretien de licenciement, j’aurais négocié quelque chose. Au moins un mois de salaire, si ce n’est pas deux.

Et ce mois-ci je quitte l’agence avec un demi-salaire, sans avoir pu anticiper cette situation. Sans avoir pu redémarrer des recherches en parallèle. Au moment de mon embauche, j’avais annulé un entretien dans une autre grande agence…. Si j’avais su…..Je tenais à partager cette expérience car je pense qu’elle témoigne d’un état du monde du travail aujourd’hui. Parce que j’en ai vu des vertes et des pas mûres en agence, mais je n’avais jamais vécu ce truc-là, qui a été particulièrement choquant et violent. La partager pour qu’elle serve à d’autres et faire savoir qu’en période d’essai on n’est pas un mouchoir jetable. Dans le monde du travail en général, l’utilisation abusive de la période d’essai se répand pour être utilisée comme période d’intérim. Sur des cdi, avec des périodes d’essai plus longues de deux, trois, quatre mois. Je pense que dans mon cas ça a été une erreur de casting de la part de mes employeurs et aussi de communication (puisqu’à aucun moment, embauchée comme assistante de projet, on ne m’a dit que l’on voulait que je prenne le projet à ma charge), et c’est moi qui en paie les pots cassés.

13 réflexions sur “Architecture: période d’essai – période décès

  1. C’était voulu et prémédité point. Ne mets absolument pas tes compétences en cause, dans cette agence ils avaient besoin de quelqu’un pour finir une charrette c’est tout. C’est une situation lamentable d’autant plus qu’elle devient monnaie courante. A nous architectes de ne plus accepter d’être manipuler. Finalement tu n’as pas perdu grand chose, il fallait mieux « sortir » le plus tôt possible.

  2. 1- ils ne te méritaient pas,
    2- c’est une bonne chose de faire part de ton expérience. (merci l’abeille)
    3- (je tente) c’était quelle boite ?

  3. C’est vraiment une pratique scandaleuse. Sûrement préméditée, cette opération leur a permis de profiter d’une force de travail ultra-motivée pour un bon mois (justement ce moment où on se donne à fond dans l’espoir d’une récompense non pécuniaire) pour ensuite s’en débarrasser à peu de frais. Le tout accompagné d’un mea culpa mièvre et hypocrite dans le but de dé-légitimer toute protestation avant même qu’elle apparaisse. Très fort !
    En tout cas, très bon réflexe d’être allé voir le code du travail. Merci de nous avoir rappelé nos droits à tous !
    Et bon courage pour la suite…

  4. Merci pour ce retour d’expérience instructif sur une situation probablement très courante dans d’autres domaines que les agences d’architecture…
    Question personnelle : est-ce vraiment si intéressant de travailler dans une « grande » agence, autrement que pour se construire un CV capable d’impressionner lors d’un prochain entretien?
    De plus, vu le nombre exponentiel de jeunes diplômés qui passent quelques mois chez AJN, ANMA, H&DeM, etc. à se faire presser comme des citrons le temps d’une charrette, attachés à leurs souris, on peut se demander d’une part si cette expérience est vraiment formatrice pour une compréhension des enjeux et conditions actuelles de l’architecture, et d’autre part si le nombre de ces profils sur le marché du travail ne finit pas par les disqualifier aux yeux de potentiels recruteurs.

  5. Merci pour vos commentaires.
    Je ne pense vraiment pas que le coup était prémédité.
    Je pense qu’ils me méritaient, à la base, mais qu’ils ont raté de garder un bon élément. Et moi j’ai raté une opportunité.
    Les grandes agences correspondent à une réalité du monde contemporain, pour répondre à Herel. Ayant travaillé dans des structures plus petites auparavant, j’étais intéressée de mettre les pieds dans cette agence spécifiquement, alors que d’autres grosses boîtes ne m’intéressent pas du tout. Je pense qu’elles peuvent être très formatrices, différemment des petites, et ça dépend vraiment des agences, leur taille importe peu. En un mois là-bas j’ai appris des choses qui me servent quelques mois après. J’étais entourée de gens compétents.

    Malgré leur sincérité ou pas dans cette histoire, j’ai écrit cet article pour refléter les conditions de travail aujourd’hui qui correspondent à un état de la profession, à un état du marché du travail et du marché du bâtiment (délais compressés, puis ensuite suspension pendant des mois, donc flou complet sur les mois à venir pour les agences, donc organisation de l’embauche ultra compliquée) : en ce moment, y a-t-il un projet pour lequel la MO ne demande pas aux archis de boucler un DCE en 3 semaines annonçant le démarrage du chantier pour deux mois après, les archis font leur boulot, et six mois après le chantier n’est pas commencé?
    Et pour communiquer sur les droits, on ne peut compter que sur soi-même pour se défendre. J’ai été prise au dépourvu et j’espère qu’on ne m’y rependra plus.

    Et pour la jolie fin : j’ai retrouvé du boulot dans une agence sympa, le boulot est intéressant, je m’y plais…..y a plus qu’à gagner un concours pour que je puisse y rester!

    l’auteure de ce billet
    qui taira son nom, et celui de son ex-employeur….:)

  6. chaque agence est une expérience… plus ou moins belle…
    j’ai accepté un poste en cabinet, ou la chef d’agence m’avait demandé de ne pas avoir d’enfants pendant les 3 à 5 ans que je travaillais chez eux. Me voilà, aujourd’hui. 35 ans sans enfants…. & divorcée…

  7. Bonjour,

    Je tombe malheureusement « tardivement » sur cet article, mais ces quelques infos serviront je l’espère à d’autres :

    Car pour un CDD de 6 mois, la période d’essai n’est que de 2 semaines … Elle passe à 1 mois seulement si la durée du CDD est supérieure à 6 mois (sur ce point, la convention collective calque le droit du travail).
    « La durée de la période d’essai ne peut excéder 1 jour par semaine de contrat dans la limite de :
    – 2 semaines si la durée du contrat est au plus égale à 6 mois ;
    – 1 mois si la durée du contrat est supérieure à 6 mois.
    La durée de la période d’essai exprimée en jours se décompte en jours calendaires, la semaine en semaine civile et le mois en mois calendaire. »

    De plus, bien que l’employeur puisse rompre une période d’essai à tout moment, il doit cependant respecter une période de prévenance (égale à 48 heures pour une présence comprise entre 8 jours et un mois).

    C’est toujours bon de connaître ses droits, même s’ils sont peu respectés 😦

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