Louvre Lens: Un musée pour Florange


Fin novembre 2004, le site de Lens avait été choisi par le gouvernement pour accueillir le « Louvre II », l’antenne décentralisée du grand musée parisien. Le Louvre Lens était censé ouvrir cette antenne à l’horizon 2009. Le Louvre II s’inscrivait dans une double logique de décentralisation des œuvres d’art du musée et de rayonnement culturel, dans une ville durement touchée par les mutations économiques et sociales. Retour sur ce projet inauguré cette semaine par le président de la République et la ministre de la Culture et de la Communication.

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LOUVRE-LENS François Hollande, devant La Liberté guidant le peuple de Delacroix, a comparé un mineur présent aux personnages du tableau. REUTERS

Louvre Lens : Concours, coût, délai, projet…

Le 12 mai 2005, l’ancien ministre de la culture Renaud Donnedieu de Vabres avait présenté à Lens les six cabinets d’architectes en lice pour la construction du Louvre Lens : la britannique d’origine irakienne Zaha Hadid (Priztker Prize 2004), les japonais de SANAA (Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa), le new yorkais Steven Holl, les parisiens Lacaton et Vassal, le varois Rudy Riciotti, et un architecte de la région, le lillois Jérôme de Alzua, lauréat 2003-2004 des Nouveaux Albums des jeunes architectes. Après un second tour du concours, le 26 octobre 2005, Henri Loyrette, président du musée parisien, usait de tout son poids pour que les Japonais de SANAA soit lauréat du concours alors que tous les élus soutenaient le projet de Zaha Hadid plus connue à l’époque et dont l’architecture est plus identifiable et surtout beaucoup plus spectaculaire que les japonais. Depuis SANAA est devenu plus connu du petit monde de l’architecture et au-delà en recevant notamment le Pritzker Price, l’équivalent du Nobel de l’architecture.

De fin 2004 à la livraison de cette semaine, le projet devait initialement couter 75 millions d’euros HT puis 117 millions HT et enfin un coût estimé aujourd’hui à 160 millions d’euros HT. Hors cout de la révision de l’index du BTP environ 20%, l’enveloppe globale du projet n’aura eu qu’un dépassement d’environ 6% soit 9 millions d’euros, ce qui est loin d’être catastrophique comparé à la Philharmonie de Paris de Jean Nouvel. Ce coût reste colossal pour des collectivités déjà fortement endettés qui espère de fortes retombées financières à la manière du Guggenheim de Bilbao par Franck Gehry. Néanmoins, le manque d’installations hôtelières et de restaurants ainsi que les réductions sur les prix des billets de train fera très certainement du Louvre Lens, une destination journalière si de nouveaux investissements financiers ne sont pas en fait rapidement. Au risque du tout ça pour ça.

Le principal problème dans la réalisation de ce projet réside dans le délai global. Du choix du lauréat en septembre 2005 au démarrage des travaux prévus début 2007 et à l’ouverture au printemps 2009, c’est à ce jour plus de 3 ans de perdus avant l’inauguration ne se fasse ce matin. Trois ans de retard qui peuvent être estimés à 14 millions d’euros HT (indexation). Le pourquoi n’a toujours pas de réponses.

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LOUVRE-LENS. Iwan Baan

Le projet de ce Louvre Lens en tant que tel ressemble du SANAA, il suffit de regarder la Serpentine Gallery, le Rolex Center, le New York Art Museum. SANAA fait du SANAA : forme simple, large baies vitrées, simplicité de la structure et des matériaux. Une architecture dite discrète, épurée à la japonaise lit-on dans la presse non spécialisée. Epuration quelque peu paradoxal au regard de la brutalité des mines de charbons ci-gît dessous. Pour mieux la souligner ? La critique s’arrêtera là : l’architecture pour être commentée, critiquée, analysée doit impérativement faire l’objet d’une visite. Ce qui n’a pas encore été le cas. Une photographie ne remplacera jamais la sensation vécue d’un espace. La photographie (qui plus est quand elle est faite par des professionnels tels que Iwan Baan) est belle, trompeuse, un peu sournoise mais ne transmettra jamais la sensation d’un reflet in situ, d’une vue, du toucher d’un matériau, d’une lumière naturelle sur un tableau de Georges de La Tour. 

Lens : le Thoiry des journalistes.

Envoyés spéciaux, dispositifs extraordinaires, du direct live du Louvre Lens, tous les médias sont là. Tels des reporters de guerre, ils nous livrent leurs sensations sur cette ville minière tellement loin de Paris (1 heure et 04 minutes en corail).

Ce matin la tête à Clark de France Inter nous racontait superbement sa difficile expédition en région (il ne faut plus dire province) dans cette misérable ville de Lens encore classée neuvième ville la plus pauvre de France en 2010. Il y’avait chez elle un ton mélangeant  visite à Thoiry et découverte des indigènes à l’exposition coloniale de 1931 :

« Un dimanche soir à Lens, comment dire… » Pascale Clark

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Les Lensois pour Pascale Clark: un mélange de beauf raciste et de stars de la téléréalité.

Ce n’est pas neuf, déjà pour l’inauguration du Beaubourg à Metz, les mêmes journalistes avaient eu les mêmes mots pour cette France qu’ils ne connaissent pas et méprisent. Dès le prochain TGV, ils partiront comme ils sont venus comme pour interviewer une star de la téléréalité. Tant mieux pour les Lensois? Dès lors, n’est-il pas surprenant que de nombreux provinciaux habitants des régions se méfient (au mieux), conchient (au pire) certains de ces journalistes suffisants qui s’offusquent de tout leur corps des scores de Le Pen dans ces départements mais qui n’y mettent jamais les pieds de peur de rencontrer salariés précaires, mères célibataires, chômeurs de longues durées, péri-urbains paumés, pauvres abandonnés…

Mais n’accablons seulement les journalistes, le mépris ou la suffisance vient aussi du directeur du Louvre Henri Loyrette : « L’objectif est que les Nordistes s’approprient le musée et que des gens qui ne sont jamais venus au musée (sic) découvrent les visites de musée par le Louvre-Lens. » La version poli et soft de « on va éduquer les bouseux » ou encore « on va civiliser une sous-catégorie de français. ».  Le bon temps des colonies appliqué aux régions, Monsieur Loyrette ? 

Une désindustrialisation, un musée.

La volonté politique d’un nouveau Louvre à Lens répondait à la double logique de décentralisation des œuvres d’art du musée et de rayonnement culturel, dans une ville durement touchée par les mutations économiques et sociales. Ce sont les mêmes mots des mêmes politiques pour le Beaubourg de Metz (Shigeru Ban), le MUCEM de Marseille (Rudy Ricciotti)  et la Philharmonie de Paris (Jean Nouvel). Dans ces villes ou quartiers populaires (quartiers populaires, c’est le nouveau nom pour quartiers pauvres ou quartiers HLM), où le taux de chômage est plus fort qu’ailleurs (à Lens plus de 16%), le pouvoir politique a décidé de répondre au marasme ambiant par de la culture. Logique, comme rien n’a été fait pour transformer ou requalifier des emplois industriels. Ici, à Lens, les enfants de mineurs ont comme cadeau de Noël avant l’heure un beau musée dessiné rien que pour eux par un des plus grands noms de l’architecture mondialisée. Chouette.

Pour le Louvre Lens, nos chers élus vont même plus loin dans le symbole en installant l’un des tableaux fondateurs ou représentant tout du moins le mieux, la République : La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix. Le président de la République y voyant là le « symbole du combat du mouvement ouvrier ». Il alla même jusqu’à comparer un mineur présent aux personnages du tableau « qui ont permis à la République de s’élever ». Attention à ne pas transformer la nostalgie en réaction. Les mineurs et leurs enfants ne sont ni dupes de la récupération, ni naïfs quant à leur avenir.

En introduction de cette inauguration, Daniel Percheron, le président de la Région Nord Pas de Calais, rappelait : « il y a dans cette démesure du rôle de la région l’énergie du désespoir. Nous avons tellement besoin de relever la tête, de fixer l’horizon, de montrer le chemin à notre population ». Un musée peut-il être le symbole, la voie, le nouveau chemin ? L’avenir nous le dira surement mais ce cours passage en dit aussi long sur le devenir économique et social de la France. En mettant à ce point en avant ce qui n’est qu’un musée, les responsables politiques de tout bord unanimes sur ce projet qui doit devenir une puissante initiative économique semblent indiquer la mise en place longue mais sûre de l’acceptation de la désindustrialisation de la France au profit d’une société du tourisme et de la culture. Les classes populaires déjà victimes de la mondialisation sont-elles prêtes à devenir des acteurs culturels directs ou indirects de cette nouvelle donne ? Edouard Martin (le responsable CFDT d’Arcelor Mittal) est-il prêt à devenir le gardien du futur musée de Florange ? Mais si vous savez, le musée que la patrie reconnaissante offrira à la ville dans 10 ans quand Mittal sera parti.

Source :

Boite noire

  • Les articles du Moniteur 123456 et 7
  • 10 raisons pour lequel le Louvre Lens est un mauvais projet. Ici.
  • Louvre-Lens : célébrons, célébrons, on réfléchira demain. Ici

 

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6 réflexions sur “Louvre Lens: Un musée pour Florange

      • Rhoooo enfin un peu de critique architecturale, l’abeille si je te vois je vais te faire des bisous sur la bouche.

        A voir le commentaire de HCF sur le blog de pergame, dont je remet le lien qui marche

        http://pergame-shelter.blogspot.fr/2012/12/le-louvre-de-lens.html

        Bien sûr que c’est du minimalisme intellectuel. Comment voulez vous qu’ils fassent les japonais pour faire de l’architecture en France. Ils ne parlent pas notre langue, ne manipulent pas les mêmes mots et les mêmes concepts que nous, comment voulez vous qu’ils parlent le même langage architectural que nous ?

        Ils n’ont pas d’autre choix que de produire quelque chose de générique.

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