Les mains d’or


Pour vous le mercredi, c’est le jour des enfants, le jour où le Point vomit son racisme à coût de une racoleuse ou encore le jour de la sortie attendue du Canard Enchaîné: pour moi, le mercredi c’est mon jour de chantier. Le matin, je suis (du verbe suivre) la construction de 32 logements sociaux BBC dans un village tranquille de la banlieue ouest entre les Mureaux et Mantes la Jolie. J’y vais en Prius, c’est bien la preuve que c’est un chantier vert/écolo/HQE/tarte à la crème, non? (je reviendrai bientôt sur la vaste blague du développement durable en architecture) Pour celles et ceux qui ne connaissent pas le métier d’architecte, mon boulot consiste donc à ce que les entreprises qui ont été choisies pour construire ce beau bâtiment (et oui je ne fais pas de la merde) le fasse en respectant les plans que j’ai dessiné, le tout dans un laps de temps toujours sous-estimé entraînant par la suite le fameux: retard de chantier. Cela pourrait paraître simple et pourtant ma mission est quasi impossible car:

•D’une part, la société ultra-libérale dans laquelle nous vivons fait que les entreprises du bâtiment sont à la recherche du profit maximal et ont recours massivement sur les chantiers au dumping salarial par la généralisation d’une sous-traitance connue depuis toujours (études délocalisées et entreprises étrangères sur site…) qui est, par ailleurs, de plus en plus segmentée par nationalité (le gros-oeuvre aux portugais, la peinture aux égyptiens le placo aux serbes…). Les conséquences de cette sous-traitance vont de la simple perte de savoir-faire aux questions plus fondamentales de respect du Code du Travail (contrat, sécurité…) entraînants ainsi donc de nombreux dysfonctionnements sur un chantier.

•D’autre part, il y’a la charmante maîtrise d’ouvrage (le client: pour le cas présent un gros bailleur social) qui demande toujours plus (labels et certifications en tout genre) et pour toujours moins cher (la crise, ma petite dame).

Une fois ce joli tableau dressé, vous pouvez imaginer à quel point nous, modestes architectes (je ne parle pas des starchitectes), toujours plus contraints par des normes contradictoires et toujours plus responsables de rien mais surtout de tout, ne soyons pas toujours ravi de quitter notre bureau chauffée et notre Autocad© préféré pour affronter la boue, le froid et les malfaçons

visite-chantier-bouygues

… et pourtant, je vous le dis, quel pied:

Quel pied d’enfiler ces bottes et de mettre son casque de chantier,

Quel pied de dessiner au crayon de bois sur un bout de béton à peine débanché.

Quel pied de voir le fruit de son travail intellectuel se construire.

Quel pied de voir son dessin « pousser ».

Quel pied de lutter contre le mal logement en France en faisant de l’architecture de qualité (et oui, il n’y a pas que les riches qui ont le droit de vivre décemment et je ne parle même pas des deux cons de la Droite Forte qui veulent supprimer le logement social)

Quel pied dans quelques mois de voir une famille réjouie emménager dans un logement qui leur permettra de devenir des citoyens à part entière.

Et surtout quel pied de discuter avec des ouvriers et des compagnons qui ont (malgré tout ce que j’ai dit plus haut) des mains d’ors et à qui finalement, nous, architectes devons tout.

2 réflexions sur “Les mains d’or

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